À l’occasion du 90e anniversaire de sa naissance
La carrière artistique de Boris Vian commence dans les caves de jazz de Saint-Germain-des-Prés à la Libération de Paris. Ingénieur de formation, ancien élève de l’École centrale des arts et manufactures de Paris, il travaille un temps à l’Association française de normalisation industrielle, paradoxe plaisant quand on sait quel symbole de la créativité anticonformiste il est devenu ensuite.
D’abord musicien, trompettiste émérite du club du Tabou malgré un souffle court dû à sa santé fragile, Vian fait son entrée en littérature sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Ce faux auteur américain, dont il feint de n’être que le traducteur, connaît d’emblée la notoriété avec un succès de scandale : J’irai cracher sur vos tombes (1946), sulfureux à plus d’un titre. On lui reproche sa pornographie. « Sullivan » écrira encore Elles ne se rendent pas compte (1948) et Et on tuera tous les affreux (1948), des romans policiers très noirs assez distincts de l’œuvre postérieure de l’écrivain Boris Vian.
Le succès se fait attendre malgré la reconnaissance de Raymond Queneau, qui nomme Vian « transcendant Satrape du Collège de pataphysique » en 1952. Vercoquin et le plancton (1946), l’Automne à Pékin (1947), l’Écume des jours (1947), l’Herbe rouge (1950) et l’Arrache-Cœur (1953) sont pourtant des monuments d’inventivité littéraire où se mêlent dans une langue jubilatoire poésie, humour dérisoire, mélancolie, et attrait pour un merveilleux doux-amer. L’amour fou y tranche sur l’égoïsme et l’aliénation d’une société qui entraîne souvent dans son propre naufrage des personnages déboussolés.
L’imagination de Vian, son goût de l’invention, de la contestation et de la parodie, s’expriment par ailleurs au théâtre dans l’Équarrissage pour tous (1950), le Goûter des généraux (1951), les Bâtisseurs d’empire (1959), à l’opéra (le Chevalier de neige, 1957 ; Fiesta, 1958), en poésie (Cent Sonnets, 1941-1944 ; Barnum’s digest, 1948 ; Cantilènes en gelée, 1950 ; Je voudrais pas crever, 1962) ou dans ses nouvelles (les Fourmis, 1949).
Parallèlement à cette activité débordante, ce personnage haut en couleur est auteur-compositeur de chansons, qu’il interprète souvent lui-même. Il serait ainsi l’auteur ou le co-auteur de près de 500 chansons, dont plusieurs standards (Faut rigoler, Fais-moi mal Johnny, Cinématographe, J’suis snob, On n’est pas là pour se faire engueuler, Complainte du progrès, la Java des bombes atomiques ou Je bois). Parmi ses interprètes les plus réguliers, citons l'actrice Magali Noël (Amarcord et la Dolce Vita de Fellini, Éléna et les hommes de Jean Renoir, les Grandes Manœuvres de René Clair, Du rififi chez les hommes de Jules Dassin), mais aussi Serge Reggiani, Marcel Mouloudji et, plus tard, Jacques Higelin. Le Déserteur, sa chanson antimilitariste, fera scandale pendant la guerre d’Algérie. Elle sera d’abord interdite d’antenne avant finalement d’être souvent reprise par la suite : elle fait aujourd’hui partie du patrimoine de la chanson française à texte. On doit également à Boris Vian la première adaptation en français d’un thème de blues, « Blouse » du dentiste, chanté par Henri Salvador en 1959. Ainsi, l’on comprend qu’il soit vraiment malaisé de classer Boris Vian dans un registre artistique bien déterminé, tant étaient multiples les facettes de son génie créateur, et tant son existence fut brève. Sa célébrité, qui tient du mythe, n’est venue qu’à titre posthume, faisant de lui la figure symbolique de la vogue existentialiste et des nuits folles de Saint-Germain-des-Prés.
Il meurt à 39 ans des suites d’une maladie de cœur. C’est grâce à des éditeurs en avance sur leur temps (Jean-Jacques Pauvert, Éric Losfeld) que ses livres accèdent à la postérité dans les années 1960. Ses Œuvres complètes ont fait l’objet d’une publication en 15 volumes chez Fayard de 1999 à 2003.
L’action se situe dans une France imaginaire. Colin, jeune, riche et beau, vit dans un environnement étrange (où l’on trouve par exemple un « pianocktail »). Il aime le jazz, les animaux et Chloé. Son ami Chick aime Alise et Jean-Sol Partre (anagramme de Jean-Paul Sartre). Complices de ce bonheur, les murs brillent tout seuls, l’appartement s’étend, le coffre où s’entassent les doublezons en fournit quand il faut, et quelque part au coin de la page la souris grise, emblème de la joie, lisse ses moustaches noires.
Puisqu’il l’aime, Colin épouse Chloé et, soudainement, tout se détraque. Au retour de leur voyage de noces, le monde a changé, l’appartement a rétréci (il ne sera plus à la fin qu’un boyau), Chloé se met à tousser. Comme la médecine est un « jeu d’andouilles », on ne peut rien pour tuer le nénuphar qui ronge son poumon et malgré toutes les fleurs dont Colin l’entoure « pour faire peur à l’autre », Chloé va mourir. Au rythme de son agonie, le travail, la bureaucratie, l’usine tueuse d’hommes (au sens propre), la laideur et la bêtise envahissent les pages. Devenu « annonceur de mauvaises nouvelles » pour l’Administration, sa fortune envolée, Colin sombre dans la neurasthénie. Chloé meurt peu après. Quand on l’enterre près d’un étang, de l’enterrement des pauvres – affreuse mascarade –, Alise et Chick sont déjà morts, détruits par la passion de Chick pour Jean-Sol Partre qui était devenue de la folie. Colin va mourir de chagrin et, mettant sa tête dans la gueule du chat, la petite souris grise se suicide.
Œuvre étrange, mi-fantastique mi-poétique, l’Écume des jours est un pur produit de la créativité débridée de son auteur. Dans ce très beau roman que tant de commentaires ont fini par dissoudre, Vian saisit doucement la mousse, l’écume du temps. Il y avait du bonheur. Il n’y en a plus : sans transition, puisque c’est sans raison. On ne saura jamais pourquoi Colin et Chloé qui s’aimaient ont été condamnés à mort. Est-ce leur conformisme momentané (mariage à l’église, voyage de noces) qu’ils payent ? Est-ce la fascination pour des idées sans rapport au réel – l’existentialisme – qui tue Chick ? N’est-ce pas, tout simplement, que la vie finit toujours par avoir la peau du rêve ? Moins que par ses fameux jeux sur le langage, ce roman vaut par sa fantaisie angoissée qui liquide, en ricanant, le romantisme « néo-poétique ».
Wolf fabrique avec son ami Saphir Lazuli une machine à ressusciter le passé, qu’il tient pour responsable de son mal-être. Il revit ainsi des souvenirs qui le déroutent tandis que son ami est victime d’apparitions qui le mènent au suicide. Dans cette tragédie douce-amère où se révèle l’impossibilité de l’amour, l’invention est avant tout verbale et libère la charge de poésie contenue dans le langage.
Effrayés par un bruit étrange, les membres d’une famille petite-bourgeoise se réfugient dans les étages supérieurs de leur habitation, s’installant dans des appartements à chaque fois plus petits : ils sont suivis par le Schmürz, vieillard lamentable et muet qui leur sert de souffre-douleur. À chaque étape de leur ascension, l’un d’eux disparaît. Au niveau de la mansarde, il ne subsiste que le père, qui, pour tromper son angoisse, s’accroche à ses certitudes, à ses raisonnements, à son uniforme d’officier. En tentant de fuir le bruit qui s’amplifie, il bascule par la fenêtre. Réduite aux jeux dérisoires de son langage, une humanité misérable est la proie de forces mystérieuses qui lui révèlent tout le tragique de son existence.
À la Libération, le jeune Lucien Ginzburg, qui se destine à la peinture, entre aux Beaux-Arts. Pour arrondir de maigres débuts de mois, il se met, comme son père, à jouer dans les pianos-bars. En 1958, convaincu de n’être qu’un gribouilleur, il brûle ses toiles, et le piano, d’accessoire, devient essentiel. Il s’installe à celui du « Milord l’Arsouille », cabaret de la rive droite très couru par la clientèle bourgeoise en mal d’impertinence.
Pianiste d’ambiance, il y joue du jazz, sa passion, avant d’accompagner (à la guitare) la vedette permanente du « Milord l’Arsouille », Michèle Arnaud. Boris Vian vient là, un soir, chanter son Déserteur et d’autres refrains qui subjuguent celui qui se fait désormais appeler Serge Gainsbourg. À son tour, le pianiste chante ses propres compositions et, bientôt, enregistre… Son premier album, intitulé Du chant à la une !..., où figure notamment le Poinçonneur des Lilas (1958), est loué lors de sa sortie par Boris Vian, l’un des rares à avoir très tôt pressenti l’importance de cet artiste singulier, qu’il comparera avant de mourir à Cole Porter.
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