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L'appel de l'Inde et de la peinture au début du 20e siècle
Une exposition intitulée “Hommage à Andrée Karpelès” a présenté en 2003 des fonds entrés aux Archives communale de Grasse. Ces fonds ont permis d’esquisser la vie et l’œuvre d’Andrée Karpelès et de son époux Carl Adalrik Högman qui ont résidé et travaillé dans la région grassoise pendant près de trois décennies dans le domaine de l’art, de l’édition et de la diffusion de la culture et de la spiritualité indienne. Ces fonds proviennent en partie d’une donation de Georges Bard, peintre et ami de la famille Högman-Karpelès. Une autre partie provient de M. et Mme Yves Garidel qui, dans les années 1970, sauvèrent in extremis de nombreux documents manuscrits et photographiques jetés dans une décharge publique locale. Cette exposition était complétée par le prêt d’ouvrages appartenant à M. Pierre Bihet et à la Bibliothèque municipale de Grasse, ainsi que de tableaux et de documents provenant de la collection de M. Raymond Gazan-Vilar et de sa famille.
Ces donations, enrichies ultérieurement par celles de Mme Gabrielle Ricard-Cordingley et celles de Mme Flora Högman, permettent de commencer à éclairer la carrière picturale d'Andrée Karpelès, femme exceptionnelle, tombée dans l’oubli à tel point que les rares musées dans lesquels on peut voir ses œuvres ignorent jusqu’à la date de son décès !
Selon le fameux guide Bénézit, Andrée Karpelès est présentée comme “peintre et illustrateur née à Paris le 18 mai 1885 (école française). Élève de René Ménard et Lucien Simon. Elle subit l’influence du poète hindou Rabindranath Tagore”.
Ce résumé lapidaire ne laisse rien entrevoir de la chaleur humaine qui se dégageait de cette artiste, de sa curiosité et de sa sensibilité, de son amour de l’art et de la vie.
Andrée Karpelès est née à Paris dans une famille aisée du 16e arrondissement, au n°27 de la rue du Docteur Blanche (voir photo ci-contre). Ses parents ont eu trois filles (voir photo du haut). Andrée est l’aînée. La cadette se prénomme Suzanne et a connu, elle aussi, une destinée hors du commun.
Son père - Jules Karpelès - est né en Tchécoslovaquie. Il arrive à Paris “sans le sous” et, peu à peu en relation de travail avec l’Inde, il fait fortune grâce à des plantations d’indigo qu’il importe en Europe. Cela conduit les époux à beaucoup voyager : sa mère Sophie a laissé un récit intitulé “Tour du Monde 1883-1884” où elle décrit l’Inde, Ceylan, la Chine, le Japon et les États-Unis.
Un véritable attrait pour l’Orient se manifeste dans la famille. Une photographie de 1908 montre que ses parents ont reconstitué dans leur appartement parisien une “chambre de Bali” avec un autel bouddhique (voir photo ci-contre). En 1918, une lettre d’Andrée Karpelès nous apprend que sa mère travaille à un dictionnaire de sanskrit.
Dès son enfance, Andrée Karpelès est attirée par l’Inde. Très indépendante et pionnière de l’émancipation des femmes, elle supplie son père de lui permettre d’étudier la peinture, désir audacieux pour son époque et son milieu. Bouleversé par le décès de Solange, sa troisième fille, Jules Karpelès finit par céder et par accepter la vocation de sa fille Andrée… Celle-ci se montre fort douée pour réaliser des scènes intimistes et des portraits dans un esprit post-impressionniste.
Parmi les 342 négatifs photographiques miraculeusement sauvés de la destruction, il semble que la plupart aient été réalisés par son père. Avec un premier appareil de format 6 x 9 cm (1906-1907), puis un second de format 9 x 14, 5 cm (1908-1910), nous conservons un ensemble de scènes familiales, d’intérieurs de l’hôtel particulier parisien et de villégiatures diverses en France et en Europe. Il semble cependant qu’Andrée Karpelès ait aussi pratiqué la photographie en reproduisant ses peintures et parfois ses modèles.
Le fonds photographique se tarit avant la guerre de 1914. Le décès en mer de Jules Karpelès, consécutif à un très important revers de fortune dû à l’invention de l’aniline (colorant qui a totalement supplanté l’indigo), pourrait en constituer un élément d’explication.
Chaque année, la famille passait ses vacances en Inde. Un tableau daté de 1913 intitulé “Homme assis, n° 469” montre qu’Andrée Karpelès y séjourne avant la première guerre mondiale. Elle y pratique la photographie, mais c’est surtout la peinture qui prend une grande place. Son style évolue vers plus de simplicité, plus de spontanéité, comme s’il s’agissait de noter rapidement le chatoiement d’une civilisation qui se découvre. On y retrouve son goût pour le portrait (ascète, musicien…) et pour l’habitat (palais, temples…). Au-delà de ces esquisses, certains tableaux prennent une forme plus achevée.
Elle revient en France au début de la guerre de 1914. Elle organise des tombolas au profit des soldats : c’est elle-même qui décore les lots offerts de symboles patriotiques. En 1918, elle est interprète dans un foyer de militaires américains et donne également des cours d’italien et d’anglais aux soldats. Dans le même temps, sa sœur Suzanne s’engage comme infirmière.
Après la guerre de 1914-1918, Andrée Karpelès retourne en Inde. Pendant ses différents séjours, elle enseigne la peinture et la gravure à Shantiniketan (près de Calcutta), dans l’école créée par le prix Nobel indien Rabindranath Tagore. Cette école se développera et, à partir de 1921, deviendra la Visva-Bharati University. Elle en ramène de nombreux tableaux.Suivant l’enseignement de Tagore qui voulait retrouver l’identité de l’Inde, non pas d’une façon politique mais culturelle, elle effectue aussi une sorte de collecte ethnographique en recopiant des “alponas”, décorations réalisées par les femmes indiennes sur le seuil de leur maison pour les protéger des démons.
Bien au-delà d’un exotisme de surface, la compréhension profonde de la spiritualité indienne, son intérêt pour des formes de culture qui tendaient à disparaître donnent à Andrée Karpelès une place toute particulière dans la peinture orientaliste.
En 1923, en prenant à Toulon le bateau pour aller - pensait-elle - se fixer à Shantiniketan en Inde, Andrée Karpelès rencontre Carl Adalrik Högman qui est suédois. D’emblée, ils évoquent leur intérêt pour Selma Lagerlöf, célèbre romancière… Ils se marient et fondent les éditions Chitra. Le couple s’installe à Mouans-Sartoux dans un grand mas isolé qu’il nomme Dalkôta. Le domaine est situé au bout du chemin des Canebiers, sur les hauteurs de Clavary en lisière de Grasse, dans un site sauvage qui s’ouvre vers les collines de Tanneron.
Amie fidèle de la famille Tagore, très imprégnée par la spiritualité indienne, Andrée Karpelès traduit et illustre des ouvrages de Rabindranath Tagore et de son neveu Abanindranath Tagore dans la collection “Feuilles de l’Inde”, publiée aux éditions Chitra à Mouans-Sartoux par son époux (voir gravure ci -contre).
Elle rencontre à nouveau Tagore en 1926 lors de son voyage en Italie. Enfin en 1930, avec la poétesse Anna de Noailles et la femme de lettre argentine Victoria Ocampo (traductrice et admiratrice de Tagore), Andrée Karpelès organise l’exposition de 125 peintures du poète à la galerie Pigalle.
Pendant la guerre de 1939-1945, Andrée Karpelès et Carl Adalrik Högman adoptent Flora, une enfant juive ainsi sauvée des camps nazis.
A Grasse, cette sombre période est éclairée par la présence du pasteur protestant Jean-Jacques Bovet. Il est le catalyseur de rencontres entre artistes réfugiés qui fuyaient le nazisme et qui habitaient la région. Par sa bonté et sa hauteur de vue tout autant que par le dynamisme de son épouse Françoise, elle-même peintre, des relations amicales s’établissent entre les artistes Ferdinand Springer, Georges Bard, André Cordeil, M. et Mme Dubost, Antoinette Vincens et les époux Högman-Karpelès.
Au fil des années, le mas Dalkôta devient un pôle culturel autant par la diffusion des spiritualités asiatiques en France que par l’enseignement qu’Andrée Karpelès y exerce : de nombreux artistes viennent apprendre la technique de la gravure sur bois. Parmi les amis et les visiteurs, on note la présence de Madeleine Rolland (sœur de Romain Rolland), d’Alain Daniélou le célèbre indianiste et de bien d’autres personnalités de tous horizons (musicologue, sinologue…)..
Plus tard, le couple âgé déménage à Valbonne puis s’installe à Grasse, dans un immeuble du boulevard Riou-Blanquet. Andrée Karpelès y finit ses jours en 1956 et Carl Adalrik Högman en 1958. Le couple Högman-Karpelès est inhumé au cimetière Sainte-Brigitte de Grasse.
Christine Peltre, professeur à l’université Marc-Bloch de Strasbourg, a étudié l’attirance des peintres pour l’Orient : “Les artistes qui ont laissé ces dessins, ces tableaux, ces photographies partent pour revenir et nous parlent aussi de leur propre destin : c’est bien la rencontre de l’autre et du même qu’il faut entendre par orientalisme” (1).
C’est dans cette perspective que cette première approche biographique laisse entrevoir la participation d’Andrée Karpelès, ainsi que celle de son époux, au grand mouvement orientaliste. Initié au milieu du 19e siècle, ce mouvement s’est épanoui durant la première moitié du 20e siècle en ouvrant notre civilisation aux cultures et aux spiritualités extra européennes. Il constitue aussi le pendant incontournable de l’autre mouvement : celui de la modernité.
(1) Peltre Christine, Orientalisme, Paris, Éditions Terrail / Édigroup, 2004.
Né le 2 novembre 1874 à Gävle en Suède et décédé à Grasse en 1958. Descendant d’une famille suédoise aisée, il doit travailler très tôt à la suite du décès prématuré de ses parents pour aider ses frères et sœurs. Il fonde une maison d’édition appelée Chitra à Paris puis à Mouans-Sartoux.
Outre la publication de livres d’art et d’archéologie, Carl Aldarik Högman crée une collection “Feuille de l’Inde” composée de poèmes de Rabindranath Tagore, de collectes littéraires de son neveu Abanindranath Tagore et de contes issus du folklore indien et asiatique. Ces textes sont illustrés par Andrée Karpelès, son épouse. Il publie également une petite collection orientaliste dans laquelle on trouve un ouvrage de Suzanne Karpelès, sœur d’Andrée, et des ouvrages pour lesquels Andrée Karpelès fait probablement des photographies comme par exemple sur le Maroc.
Allié ou ami de la femme de lettre suédoise Selma Lagerlöf, il traduit la préface qu’elle avait écrite pour l’ouvrage d’Abanindranath Tagore “La Poupée de Fromage”.
Il choisit la forme anglaise “Tagore” du mot bengali Thâku (homme noble, seigneur). Après avoir fait des études de droit en Angleterre, il se marie à 23 ans. Malheureusement, sa femme, sa fille, puis l’un des ses fils, meurent alors qu’il a 40 ans.
Tagore se lance à nouveau dans la poésie pour exalter sa douleur et écrit “L’Offrande Lyrique ” en 1910. Désireux de faire connaître certains de ses poèmes à ses amis occidentaux, il les traduit lui-même en anglais. Cette traduction remporta un vif succès parmi les intellectuels. De ce fait, la maison d’édition londonienne Macmillon et sa succursale de New York rééditent ses œuvres entre 1912 et 1913. De nombreuses traductions en d’autres langues suivent. En novembre 1913, il obtient le prix Nobel de littérature.
Par son engagement philosophique et politique, il fut le prophète d’une société sans classe et fut le créateur d’une école et d’une université ouverte pour tous, nommée Visva-Bharati (la voix universelle). Il devint le symbole d’un nouvel espoir face à l’effondrement des valeurs de l’humanité. Même la première guerre mondiale ne put entamer cette admiration.
Il fit de nombreux voyages au Japon, aux Etats-Unis, en Amérique Latine. En 1925 et 1926, en Italie, il condamna la guerre et le nationalisme et, en 1930, il donna des conférences à Oxford.
De nombreux écrits sont encore inconnus car il choisissait ses traducteurs et ses éditeurs comme, par exemple, la maison d’édition “Chitra” dirigé par C. A. Högman, époux d’Andrée Karpelès.
Née le 11 octobre 1935 à San Remo (Italie), Flora vit actuellement à New York où elle exerce en psychothérapie. Elle a plus particulièrement étudié et enseigné les questions liées aux traumatismes et à l’identité des enfants, notamment ceux issus de l’Holocauste. Parmi ses derniers ouvrages, notons “Les enfants cachés”.
Son père étant décédé de tuberculose et sa mère en camp de concentration à Auschwitz, Flora est adoptée pendant la guerre de 1939-1945 par le couple Högman-Karpelès à Grasse. Elle appelle ses nouveaux parents “tante et oncle”.
En été 1947, la famille Högman-Karpelès se rend en Suède pour présenter Flora à l’ensemble de la famille de Carl Adalrik. Elle raconte jour après jour son voyage depuis le départ de la villa Dalkôta (Mouans-Sartoux) jusqu’à l’une de ses dernières journées en Suède. Son récit s’arrête brusquement. Elle ne raconte pas le voyage de retour. Son texte permet de recomposer la famille de Carl Högman. Il est parsemé de cartes postales qui décrivent des paysages et des lieux de Suède comme, par exemple, la demeure de Selma Lagerlöf.
Andrée Karpelès célèbre le dix-huitième anniversaire de Flora en écrivant et illustrant un poème dans lequel elle relate ses études au collège Saint-Hilaire à Grasse et tous leurs voyages en Suède, en Suisse et à Paris.
Andrée Karpelès décède en 1956 et Carl Adalrik Högman en 1958. Avant de rejoindre sa famille immigrée aux Etat-Unis, Flora donnera à Georges Bard, peintre ami du couple, les dessins rapportés d’Inde par sa mère adoptive, quelques tableaux, sa palette, son chevalet ainsi qu’un livre.
Suzanne Karpelès est née à Paris le 17 mars 1890. Ethnologue, elle participe dans les années 1930 à l’élaboration des collections et des connaissances du Musée de l’Homme. Diplômée en sanscrit, en pali et en tibétain, elle étudie le sud asiatique. Elle persuade les autorités françaises de créer des instituts bouddhiques à Vientiane au Laos et à Pnom Penh au Cambodge. Pendant vingt ans, elle dirige ces deux établissements. En France, elle fut très active dans la première association bouddhique, fondée en 1929, qui donna de nombreuses conférences à la Sorbonne. Elle publia de nombreux ouvrages sur le bouddhisme et la méditation.
Romancière et nouvelliste suédoise, Selma Lagerlöf s’inspira des contes, légendes et superstitions populaires. Elle s’inscrit dans la lignée des conteurs scandinaves Zachris Topelius et Hans Christian Andersen. Elle habitait le célèbre manoir de Mårbacka dans le Värmland.
En 1906-1907 elle reçut une commande de l’administration scolaire de Suède : écrire un livre de géographie pour les enfants. Ce fut la naissance du “Merveilleux voyage de Nils Holgersson”, manuel pédagogique poétique rédigé sous la forme d’un conte. En 1909, elle fut la première femme à recevoir le prix Nobel de littérature pour la noblesse de ses idéaux.
Elle écrivit également des romans en partie autobiographique tels que la Maison de Libjcrona en 1911 et Mårbacka entre 1922 et 1930.
Ces notes et le commissariat de l'exposition ont été réalisés par Céline Barsusse, archiviste, et Alain Sabatier.
Archives communales de Grasse
Courriel : archives@ville-grasse.fr