Dans les semaines qui suivirent, Jean Glavany, ministre de l'Agriculture, devait annoncer avec les premières données de la campagne de dépistage rapide lancée en juillet une augmentation notable du nombre des cas d'ESB dans l'Hexagone et le fait que selon toute vraisemblance il fallait s'attendre à ce que l'épidémie animale ne s'éteigne pas avant 2002. L'affaire de la vache folle s'était dès lors structurée en gigantesque feuilleton, un feuilleton qui n'allait pas tarder à prendre une nouvelle dimension internationale. Que retenir de cet enchaînement continuel ? Le début d'une controverse sur l'ampleur de la contamination réelle du cheptel bovin national ? La démonstration scientifique d'une possible transmission chez l'animal via le sang ? La polémique opposant les deux principaux syndicats agricoles sur la nécessité ou non d'abattre systématiquement la totalité des troupeaux dans lesquels un cas d'ESB clinique ou en phase d'incubation était diagnostiqué ? Les déclarations au Monde du ministre français de l'Agriculture sur les raisons pour lesquelles Paris maintenait, depuis un an, son embargo sur les viandes bovines britanniques ?

Alerte rouge et psychose multiforme

L'événement déclenchant, s'il faut en retenir un, fut fin octobre la découverte qu'un maquignon du département de l'Eure avait conduit à l'abattoir un animal souffrant qui, après examen, devait se révéler infecté par l'agent de l'ESB. Ce maquignon avait quelques jours auparavant vendu une dizaine de bovins dont la viande avait commencé à être commercialisée par de nombreux magasins du groupe Carrefour. Ce fut immédiatement l'alerte rouge suivie de la psychose multiforme. On chercha une nouvelle fois à rassurer. C'était définitivement trop tard et la France observant les images de retrait des viandes incriminées dans les rayons boucherie commença à devenir végétarienne. L'engrenage était en place qui vit chaque initiative voulant rassurer augmenter la méfiance et l'allergie des citoyens dans lesquels on ne voulait voir que des « consommateurs ».

Pour bien comprendre, il faut revenir aux statistiques du Centre d'information des viandes qui observent que la crise a débuté précisément lors de la quarante-troisième semaine de l'année. Sur un rythme hebdomadaire, la désaffection devait rapidement se traduire par des chutes de 13 puis 24, 37 et 47 %. Pages entières de publicité dans la presse écrite nationale et régionale, barbecues gratuits dans toutes les régions de France et jusque dans le bucolique Jardin du Luxembourg à Paris, déclarations ministérielles réitérées, photographies de M. Glavany « prenant le risque » de déguster le célèbre steack tartare de la brasserie Lipp... Rien n'y fit. Le gouvernement décida alors de changer de calibre. Énergique et principal porte-parole du dossier, M. Glavany annonça un prochain dépistage de quelques animaux destinés à la boucherie et la future interdiction des graisses d'origine bovine. Et, alors que le gouvernement britannique rendait public un rapport totalement accablant sur les dysfonctionnements majeurs à l'origine de l'émergence puis de la diffusion de l'épidémie, on commença en France à évoquer l'hypothèse d'une interdiction totale des farines de viandes et d'os qui demeuraient autorisées dans l'alimentation des porcs, des volailles et des poissons d'élevage.

Mais tout, décidément, allait trop vite pour le gouvernement. Ainsi, nouvellement nommé au secrétariat d'État à la Consommation, François Patriat annonçait urbi et orbi, le jeudi 2 novembre, qu'il était hors de question de répondre favorablement au moratoire réclamé par les Verts sur les farines carnées. Moins de deux semaines plus tard, Lionel Jospin solennellement entouré de huit de ses ministres, décrétait sous les ors de l'hôtel Matignon la « suspension temporaire et générale » de ces fameuses farines devenues en quelques jours définitivement détestables. Entre-temps la viande de bœuf avait déserté les cantines scolaires de France. Tout cela ne pouvait pas ne pas contaminer les sphères de la politique et de l'exercice du pouvoir. Le Premier ministre Lionel Jospin se défendit avec force d'avoir sur ce dossier cédé aux injonctions de Jacques Chirac en mettant en place le nouveau plan de lutte. On organisa en urgence le dépistage systématique. L'Allemagne et l'Espagne reconnurent pour la première fois ne pas être indemnes d'ESB et la Commission européenne, après avoir bataillé pendant des mois contre les mesures unilatérales de protection prises par la France, proposait et obtenait l'interdiction de l'usage des farines et la systématisation des tests de dépistage.