L'adulte qui s'exprime avec peu de mots, qui manie mal les concepts abstraits et qui n'argumente pas aura tendance à s'isoler, à ne pas pouvoir négocier avec les services sociaux ou administratifs. Il succombera facilement aux slogans simplistes de meneurs qui donnent l'impression de savoir parler et tombera sous leur coupe. L'illettrisme conduit également à l'exclusion dans le domaine socioprofessionnel. Difficultés de lire le flot de documents, messages, courrier, notices d'emploi que nous impose la société moderne.

Au bout du compte, que sera le devenir de l'illettré livré à lui-même ? Au pire, il deviendra un révolté. Peut-être, un RMiste chronique ou un doux marginal ? Dans la plupart des cas, il sera un sujet résigné, voué aux tâches modestes et ne cherchant pas à en sortir, car myope sur le monde. Peut-être, comme Marcel, marié à une secrétaire et chauffeur routier international, mettra-t-il toute son intelligence à cacher son illettrisme ?

Des témoignages

32 ans, manœuvre : « Mon permis de conduire, je l'ai passé tout dans ma tête [...] je me suis bourré la tête avec les cinquante questions sur cassette. J'ai travaillé pendant un mois et j'ai passé du premier coup. »

23 ans : « Disons que si vous me faites faire des multiplications, des trucs comme ça, c'est zéro, j'ai eu appris et puis après j'ai oublié. La mémoire, quand on la travaille plus, ben on oublie. »

32 ans manœuvre : « Si j'arrive pas, je demande au collègue. Il y a toujours un chef d'équipe qui remplit les bons, les fiches et tout. »

35 ans, aide jardinier : « Depuis l'âge de 15 ans, j'ai toujours travaillé, comme ouvrier de chantier, vu mon travail ça ne demandait pas de lire et d'écrire. Maintenant je suis aide jardinier, mon collègue me dit : “Écoute, voilà t'es un aide, tu dois aider le travail qu'on fait et rien d'autre, t'es là pour ça.” »

Comment aider les illettrés ?

Si on admet comme hypothèse que l'adulte illettré n'était pas un bon élève au temps de sa scolarité, pourquoi utiliser des pratiques éducatives de lire-écrire empruntées aux systèmes scolaires qui lui rappellent le temps des difficultés et de l'échec ? Pourquoi ces techniques devraient-elles le conduire, quelques années plus tard, au succès ?

Cette aide doit se faire, préventivement, d'abord par la famille, et surtout par la mère qui donne les bases de la langue maternelle. Souvent, dans les milieux défavorisés, les mères se sentent démunies.

Les « appartements d'accueil préscolaire » accueillent les enfants avec leurs parents pour que le regard de ceux-ci sur l'enfant et sur l'école change. Les enfants qui fréquentent ces structures auront moins de difficultés à l'école maternelle puis à l'école primaire. Nous savons que les acquisitions scolaires en primaire sont d'autant plus importantes que la préscolarisation a été précoce. Quant à nous, nous ajouterons que plus l'enfant est en difficulté, plus son cerveau doit être sollicité par un environnement riche et qu'il devra apprendre plus tôt que les autres. Ainsi, par une intervention précoce et intense, nous devons tenter d'essayer de compenser les inégalités de l'environnement, qu'il soit affectif, éducatif ou social.

Pourquoi ne pas utiliser l'apprentissage de la lecture comme moyen d'intervention privilégié ? Notre expérience auprès d'enfants en grande difficulté et auprès d'enfants lésés cérébraux nous a convaincu qu'il y a un lien entre l'apprentissage de la lecture et la modification profonde des réseaux neuronaux. Alors, pourquoi pas l'apprentissage précoce de la lecture en maternelle ? Pendant plusieurs années, Rachel Cohen a proposé cet apprentissage à des élèves des classes maternelles des ZUP de la Plaine-Saint-Denis à forte dominante non-francophone. Cet apprentissage, utilisant la fascination de l'enfant devant un clavier et un écran, se faisait avec un micro-ordinateur avec synthèse vocale. Et, ça marche !

L'école primaire n'est peut-être pas parfaite, mais elle n'a certes pas perdu de son efficacité. Alors pourquoi, encore et toujours des illettrés ? Contrairement à ce qui est souvent affirmé, les illettrés, pour la plupart, ne sont pas des individus qui ont oublié leurs apprentissages scolaires, mais des personnes qui avaient échoué à l'école dans cet apprentissage. Ou du moins, s'ils ont oublié, c'est que l'environnement (social, familial et scolaire) n'a pas permis à l'apprentissage de s'opérer de façon efficace.