Du côté des institutions, on se doit de faire un bilan mitigé. Le Festival de Cannes devient, avec la création d'une nouvelle rubrique, « Cinéfondation », destinée aux films issus des écoles de cinéma, non seulement un lieu où on montre les films mais aussi un laboratoire pour le cinéma de demain. Le lauréat de cette section, couronné par un jury spécifique, sera ensuite aidé pour réaliser son premier long métrage avec la garantie de le voir concourir soit dans la compétition officielle, soit dans la section Un certain regard, qui relève de l'autorité du même homme, Gilles Jacob, le délégué général de la manifestation. D'autre part, la présence de plus en plus importante d'auteurs mondialement reconnus (Ken Loach, Terry Gilliam, Tsai Ming-liang, Nanni Moretti, John Boorman, Hal Hartley, Lars von Trier, Hou Hsiao-hsien, Alekseï Guerman, Benoît Jacquot et Théo Angelopoulos en 1998) en sélection officielle marginalise les sections parallèles (Quinzaine des réalisateurs et Semaine de la critique) qui passaient jadis les films difficiles ou audacieux refusés en haut lieu. Quoi qu'il en soit, la bonne tenue de l'édition 98 a été renforcée par la Palme d'or attribuée à un des plus grands cinéastes du monde, Théo Angelopoulos, pour son film l'Éternité et un jour.

Aux bons points distribués au Festival de Cannes se superpose un bilan mitigé en ce qui concerne l'action du ministère de la Culture en faveur de la mémoire du cinéma, activité intellectuelle et institutionnelle qui doit prolonger la découverte de nouveaux talents en conservant, restaurant et montrant le travail des aînés, qui a formé le patrimoine de la nation. Depuis 1985, Jack Lang avait promis pour la Cinémathèque française et le musée Henri-Langlois un lieu prestigieux et adapté à l'importance pionnière qu'a jouée la France depuis 1936 dans la conservation des films, des archives, et en forgeant le goût de plusieurs générations de cinéphiles. Ce lieu devait être le palais de Tokyo, qui fonctionna d'ailleurs quelque temps au tournant de la décennie, et qui dispose de salles adéquates. Après plusieurs mois d'atermoiements, le ministre de tutelle, Catherine Trautmann, annule le projet – d'ailleurs constamment reporté d'un ministère à l'autre –, mais finit, après mobilisation de la profession, par promettre les locaux de l'ex-Centre américain, excentré à Bercy et pas du tout équipé pour cette mission, à la future Maison du cinéma, qui devrait regrouper, d'ici à 2001, la Cinémathèque française, la BiFi (Bibliothèque spécialisée), la Femis (école de cinéma) et le musée Henri-Langlois. Pourquoi ce choix, alors que le palais de Tokyo demeure, encore, sans fonction déterminée ?

L'avenir de la Cinémathèque

« Le nouveau projet rédigé par Marc Nichols en concertation avec la Cinémathèque et la BiFi n'a donc pas de véritable nom. Le terme provisoire et avenant de Maison du Cinéma, qui aura été préféré à Palais, Cité, Centre, démontre que quelque chose reste effectivement à inventer, tout en manifestant une certaine volonté d'ouverture : “À ceux qui seraient tentés d'y lire la traduction d'une ambition moindre pour le projet lui-même, on indiquera simplement que Maison, plus que Palais, renvoie au cœur du projet qui est d'accueillir. Accueillir tous les publics, tous les professionnels, tout le cinéma”, écrit Marc Nichols. Le travail effectué depuis le début des années 90 a pu donner lieu à une projection du Jutursite répartie en six axes principaux ; l'événementiel (programmation, rencontres, expositions), un espace de rencontres et de débats (expo temporaire, accueil, librairie, vidéo-club, cafétéria), le musée, un espace de documentation et de recherche (la BiFi), l'enseignement et l'éducation. La Maison du cinéma serait donc soucieuse de tordre le cou à l'image et l'esprit de la confidentialité de la Cinémathèque, de répondre aux attentes des différentes cinéphilies (du grand public aux divers fétichistes), déjouer la carte de la vidéo pour, et non contre, le cinéma, défaire cohabiter l'ancien et le nouveau, le patrimoine et l'actualité. Un vaste programme qui fait débat car il donne une brillante occasion de reposer des questions essentielles au cinéma. » Frank Beau, Cahiers du cinéma, no 527 (septembre 1998).

Un cinéma américain peu audacieux

À de rares réussites artistiques près chez des cinéastes confirmés – Titanic de James Cameron, Jackie Brown de Quentin Tarantino, The Big Lebowski de Joel Coen, Sexcrimes de John McNaughton ou Henry Fool de Hal Harley –, l'année américaine fut marquée par des préoccupations nettement socio-politiques. Deux films, Primary Colors de Mike Nichols et Des hommes d'influence de Barry Levinson, évoquent de manière à peine déguisée le profil et les agissements supposés du président Bill Clinton. Dans le premier long métrage, on suit la progression d'un gouverneur empêtré dans sa course à la Maison-Blanche par une affaire de mœurs. Dans le second, c'est un président en exercice, toujours aussi « coureur », qui tente de sauver la face en faisant diversion par l'invention d'un conflit avec l'Albanie. Il s'agit là de produits purement opportunistes dénués de tout souci analytique. Après la réussite de la Liste de Schindler, grâce à son sujet et à la sincérité de l'auteur, Steven Spielberg veut s'ériger en grand arbitre du politiquement correct mondial. Avec Amistad, il met en scène une révolte d'esclaves noirs du début du xixe siècle aidés par un avocat américain. Faire de l'Amérique le pays de la liberté pour ces prisonniers, alors que l'esclavage n'y est pas encore aboli, semble un peu suspect. Moins directement critiquable, Il faut sauver le soldat Ryan, du même Spielberg, tente néanmoins de nous faire croire qu'en temps de guerre de hauts responsables militaires sont prêts à mettre en danger leurs troupes, dont dépend l'issue des combats, pour sauver un seul homme afin de ne pas trop peiner sa mère. On a du mal à avaler une telle dose de naïveté.