Journal de l'année Édition 1997 1997Éd. 1997

Au nombre des facteurs qui empêchent une généralisation du mécontentement comparable à celle de 1989, il faut surtout retenir la répression du syndicalisme non officiel et le renforcement du contrôle des intellectuels. Aux moyens habituels (surveillance policière et exemples judiciaires frappant les opposants les plus en vue : après Wei Jingsheng, Wang Dan est emprisonné à nouveau) s'ajoute un renforcement de l'encadrement idéologique, qui a pour effet de rendre plus difficile la circulation des hommes et plus risquée celle des idées. Parallèlement, cette campagne a pour objectif de remobiliser les membres du Parti. Ainsi voit-on refleurir, dans cette Chine vidée de ses préoccupations idéologiques depuis bientôt vingt ans, les symboles et les rituels propres à la culture politique du communisme chinois. Encore faut-il se garder d'interpréter cette offensive comme un retour de flamme maoïste. Les techniques de propagande et de mobilisation qui sont mises en œuvre restent contrôlées et d'effets limités sur le corps social.

Il convient également de nuancer le jugement négatif de nombreux observateurs quant à l'anachronisme et au peu de résultats de ces moyens. Car si la propagande destinée à susciter une émulation activiste autour de certains modèles héroïques fait sourire, à cause du caractère suranné de ses contenus idéologiques, les techniques de pouvoir qui visent à discipliner et à moraliser le corps social, en commençant par ses élites, ne sont pas étrangères à la coloration confucianiste de l'idéologie nationale, qui sert de plus en plus de relais à l'idéologie communiste. La session plénière du comité central (octobre) entérine le programme de Jiang Zemin axé sur la promotion d'une « civilisation spirituelle » ancrée dans l'exaltation des « valeurs nationales » – celles-ci correspondant à une synthèse de la tradition avec les héritages du xxe siècle.

Si cela contribue à asseoir l'offensive idéologique en cours, le succès n'est pas garanti, car le confucianisme, qui n'est qu'une tradition chinoise parmi d'autres, n'a nullement l'exclusivité des identités qui se concurrencent, aussi souvent qu'elles se composent, dans la Chine d'aujourd'hui. Le nationalisme est donc un ingrédient indispensable du nouveau « cocktail » idéologique, même s'il est loin d'être une force univoque.

Forces et incertitudes du nationalisme chinois

En prévision de la rétrocession de Hongkong s'organise un vaste retour sur la période des humiliations et des concessions, à laquelle le régime se targue d'avoir mis fin. Mais, si c'est une Chine désormais fière et forte des promesses de son développement économique qui effectue ce travail de mémoire, le ton souvent virulent du discours nationaliste (qu'il soit officiel ou non) laisse penser que l'heure de la maîtrise sereine n'est pas encore venue. Quand il ne prend pas une coloration ouvertement culturaliste, pour répliquer au « faux universalisme » derrière lequel l'Occident abriterait ses « intérêts égoïstes », le nouveau nationalisme chinois s'affirme dans la confrontation. L'extraordinaire succès du compendium de chauvinisme antiaméricain publié sous le titre La Chine qui peut dire non (en écho au fameux Japan that can say no) montre que ce ton mobilise mieux que les attaques contre la « pollution spirituelle » de l'Occident et la « culture coloniale » liées à la préservation de la pureté idéologique du communisme.

La conjonction de cette virulence avec le fait que la question nationale reste ouverte a réveillé la confrontation avec Taïwan en 1995 et 1996. L'organisation de l'élection présidentielle au suffrage universel sur l'île (22 mars) suscite de nouveaux tirs de missiles, accompagnés de manœuvres visant à démontrer la vulnérabilité des voies d'accès maritimes à l'île. La ferme réplique navale de Washington met un point d'orgue à la dégradation des relations entre les deux capitales. Pourtant, même si la lutte des factions pour la succession de Deng Xiaoping alimente, à Pékin, une surenchère nationaliste qui peut être dangereuse, le pragmatisme n'est pas oublié. Une détente certaine intervient, tant avec Taipei (qui a répondu positivement, en août, à une offre de reprise des conversations officieuses) qu'avec Washington. Le secrétaire d'État Warren Christopher effectue une visite à Pékin avant le sommet Jiang Zemin-Clinton qui se tient à Manille, en novembre, lors de la conférence de l'APEC (en français, Forum de coopération économique Asie-Pacifique).