Si nous allons vers la Serbie, nous nous attarderons brièvement sur le roman, un brin mode, de Vladimir Arsenijevic (À fond de cale, 1994) concernant les désarrois de la jeunesse serbe. Plus envoûtant est le Prélude à la guerre (1986), de Vidosav Stevanovic, bâtissant l'histoire d'un village – Kao – qui représente la Serbie des guerres incessantes, un livre d'une poésie désespérée qui tisse habilement les fils des légendes anciennes et des affrontements présents.

L'Est lointain

Dans ce périple, trouverons-nous la sagesse en allant plus loin, l'imaginant encore aux Indes, par exemple ? Dans les trois livres de Rasipuran Krishnaswami Narayan (Mémoires d'un Indien du Sud, 1973 ; l'Ingénieux M. Sampath, 1949 ; le Conte de grand-mère, 1993), il y a bien une forme de sagesse, mais mêlée d'inquiétude et d'interrogation. Chez ce merveilleux conteur se retrouve l'influence du roman anglais et un humour à la Dickens dans le traitement des petites gens, mais toutes comparaisons s'arrêtent là : il s'agit d'univers différents si déjà l'Occident s'y manifeste et crée de nouveaux désirs. Les Philippines nous révèlent un auteur de langue anglaise, Francisco Sionil José (le Dieu volé, titre français d'une collection de nouvelles publiées de 1983 à 1988), qui sait parler tant du passé de ses îles et de leurs nombreuses ethnies, que des difficultés du présent. Au Viêt Nam, Duong Thu Huong (Au-delà des illusions, 1987), ancienne militante et combattante, aujourd'hui dissidente, raconte l'histoire d'une femme dont le mari, contrairement à l'idéal qu'il professe, tire parti de la corruption régnante – pour une bonne cause : par amour pour sa femme et leur enfant. Elle finira par le quitter. Une intrigue bien peu à la mode où l'éthique l'emporte sur l'amour.

Le désenchantement du monde

De ces livres dispersés dans le temps et dans l'espace nous n'avons pu aborder qu'un petit nombre, avec le souci de faire apparaître des nouveautés ou des tendances convergentes. Nous avons donc négligé des pans entiers du monde, non qu'il n'en vienne aucun livre estimable, mais parce que leurs auteurs ont déjà creusé leur sillon. Quant à la vision pessimiste qui pourrait se dégager de notre choix, rappelons que ce n'est pas la première fois qu'une époque parvient difficilement à trouver le sens de son existence. Comme le rappellent encore certains essais ou textes étrangers, que ce soit l'étude par Dirk Kaesler de Max Weber, sa vie, son œuvre, son influence (1995), où apparaît le tenant d'une vision désenchantée de l'histoire, la publication de la Correspondance complète d'Arthur Schopenhauer, philosophe pessimiste s'il en fut, ou la traduction de la Philosophie de l'absurde (1937) de Giuseppe Rensi, décrivant « un monde toujours plus obscur ». Laissons le mot de la fin à Italo Calvino (Pourquoi lire les classiques, 1983) : « Si le monde est toujours plus insensé, nous pouvons essayer de lui donner un style. »

Gérard-Henri Durand

José (Francisco Sionil), écrivain philippin (Rosales, île de Luzon, 1924). Après une enfance dans un village ilokano, une des ethnies de l'île, il fait ses études à Manille, devient journaliste en 1947, puis écrivain de langue anglaise, se consacrant notamment à partir de 1971 à une « saga des Rosales », qui retrace sur près d'un siècle l'histoire des Philippines. Libraire, directeur de la revue Solidarity, qu'il a créée, il a parfois eu maille à partir avec les autorités sous le régime de Ferdinand Marcos (1965-1986). Un des premiers à explorer l'identité du peuple philippin dans de nombreux romans et nouvelles, dont certaines réunies en français dans le Dieu volé (1996), il est aujourd'hui le grand écrivain des Philippines.

Szymborska (Wislawa), poète et critique polonaise (Bnin, 1923). La poésie du prix Nobel de littérature 1996 est à l'image d'un poète qui, formée en littérature polonaise et en sociologie à Cracovie (1945-1948), s'est tenue à l'écart de la vie publique, tout en poursuivant une activité critique, notamment avec ses poèmes-feuilletons dans Zycie Literackie (Vie littéraire) à Cracovie : discrète, drôle, d'une grande finesse, dans le refus de souligner la pointe, la leçon, l'ironie ou l'allusion. Le quotidien domestique signale l'attention extrême à l'environnement de l'animal humain, dont elle décrit les œuvres du désir et de la diligence, que ce soient le savoir scientifique (constamment), les prouesses d'une acrobate (dans Sto pociech, « Cent joies », 1967), le compte rendu biblique de la femme de Loth (dans Wielka liczba, « Grand Nombre », 1977), l'histoire (Ludzie na moscie, « Sur le pont », 1986), ou l'amour, domaine privilégié de l'ambivalence d'un être pris entre destin biologique et raison. Cela dans un monde soigneusement vidé de toute transcendance, sinon celle de la mémoire et de sa transcription.