Alain Juppé, en réalité, semble focaliser sur sa personne toutes les rancœurs, toutes les frustrations de la dernière campagne présidentielle. Les Français le tiennent pour responsable des promesses non tenues du candidat Chirac. La réduction de la fracture sociale ne leur apparaît plus que comme un lointain souvenir. La politique du franc fort soigneusement respectée, la lutte contre les déficits publics pour répondre aux critères de Maastricht et le renvoi à plus tard – l'annonce des mesures fiscales a été très mal acceptée – de la baisse d'impôts font qu'ils portent un jugement très sombre sur la situation économique et sociale du pays. Selon la Sofres, 80 % d'entre eux estiment que « les choses ont tendance à aller plus mal en France ».

Des médecins qui pestent contre la réforme de la Sécurité sociale aux salariés de Thomson qui râlent contre l'opacité qui a présidé au processus de privatisation de leur groupe, de l'impressionnant mouvement des routiers qui a mis le pays en état de siège et paralysé une bonne partie des routes et de l'économie avec, semble-t-il, selon un sondage, la bénédiction des Français, aux personnels aériens qui s'insurgent contre la déréglementation, tous, pour leur retraite, le maintien de leur pouvoir d'achat, leur emploi, manifestent, expriment leur inquiétude face à l'avenir et le peu de confiance qu'ils font à l'exécutif pour leur apporter des réponses satisfaisantes.

Résultat de cette grogne, de ce divorce entre l'opinion et le pouvoir, jamais ce dernier n'a paru aussi fragilisé. Jamais les rumeurs d'un large remaniement ministériel passant par le remplacement d'Alain Juppé n'ont été si persistantes, en dépit de l'appui réitéré du chef de l'État à son Premier ministre, qu'en cette fin d'année. Et jamais la majorité n'est apparue aussi divisée.

La fronde dans la majorité

Quel opposant de choc dénonce la « déconfiture » du pouvoir ? Quel dangereux gauchiste, une espèce que l'on croyait en voie de disparition, compare la situation actuelle du pays à celle, prérévolutionnaire, de la France de 1788 ? Qui, enfin, sous-qualifie le Premier ministre de simple « bon directeur de cabinet de Jacques Chirac » ? N'allez pas chercher à gauche le nom de ce cogneur : il s'appelle Charles Pasqua. Il est sénateur RPR des Hauts-de-Seine, ancien chiraquien pur sucre, converti, le temps d'une campagne présidentielle, au balladurisme ! Des jugements assassins et savamment distillés, en novembre, par l'ancien ministre de l'Intérieur dans les colonnes du quotidien le Monde. Au moment même où Alain Juppé et son gouvernement sont au plus bas dans les sondages. Quelques jours plus tard, c'est au tour de François Léotard de participer à ce qui ressemble de plus en plus à un hallali. Selon le président de l'UDF – le chef de l'État le lui aurait confié –, les jours du Premier ministre à Matignon seraient comptés. Il propose alors au président d'activer l'un des « trois boutons » dont il dispose pour reprendre l'initiative : le référendum, la dissolution ou un changement de gouvernement.

Certes, depuis plusieurs semaines, devant le rejet de l'action gouvernementale dans l'opinion, les rumeurs d'un remaniement vont bon train. À l'Assemblée, dans la majorité, c'est le règne de la plus grande morosité, pour ne pas dire de la déprime. En octobre, lors de la discussion budgétaire, l'UDF, menée par des balladuriens bon teint et s'estimant injustement maltraitée par son partenaire RPR, a déclenché les hostilités contre la politique Juppé sur les impôts. Sans succès. Elle n'obtiendra aucune baisse. Peu de temps après, dans la perspective des prochaines échéances électorales, même les présidents très chiraquiens des groupes parlementaires RPR du Sénat et de l'Assemblée font part au chef de l'État de l'inquiétude de leurs troupes et lui demandent d'intervenir. Là encore, sans résultat. Mais, cette fois, face à la violence de la charge du tandem Pasqua-Léotard, Jacques Chirac est contraint de se porter par deux fois au secours de son Premier ministre moribond. À Bordeaux, lors d'un sommet franco-britannique, et à Tokyo, lors d'un déplacement officiel – fait plus rare –, il salue son courage, lui réaffirme sa confiance et assure qu'il n'y a pas d'autre politique possible. Pas d'autre politique ? Philippe Séguin, adversaire farouche du franc fort et des critères trop contraignants de Maastricht, qui ne manque pas une occasion de faire entendre sa musique, très différente de celle jouée par le gouvernement, va trouver dans sa croisade un allié aussi inattendu que prestigieux, Valéry Giscard d'Estaing. L'ancien président de la République – européen convaincu, créateur du SME –, pour relancer l'économie, en finir avec la « grande lassitude » des Français à l'égard du débat politique, va briser un tabou : contre toute attente, il propose un décrochage du franc par rapport au deutsche Mark et au dollar ! Avec cette initiative, allant à l'inverse de l'action menée par Alain Juppé, se retrouve réactivé le débat sur la pertinence de l'autre politique et sur le bien-fondé de celle suivie par l'exécutif.