Journal de l'année Édition 1994 1994Éd. 1994

Le bilan économique était sombre : la croissance annuelle avait à peine atteint 1 % en 1992, tandis que les investissements baissaient de 6 %. Le cap des 3 millions de sans-emploi était largement franchi durant la même période. Au mois de mars, le patronat espagnol, jusque-là plutôt favorable, décidait de rompre les ponts avec le gouvernement, l'enjoignant de faire sortir la peseta du SME (système monétaire européen).

Le climat au Parti socialiste était carrément exécrable. Les affaires de fausses factures (affaire Filesa) succédaient aux affaires de corruption (affaire Siemens) ; au sein du parti, les rivalités de plus en plus dures opposaient les « rénovateurs » (centristes), autour de Narcis Serra, aux « orthodoxes » (gauche traditionnelle), sous la houlette d'Alfonso Guerra. Les premiers, soutenus par M. González, qui avait progressivement abandonné ses anciens alliés « guerristes », accusaient de plus en plus souvent les seconds d'être largement liés aux malversations qui entachaient leur parti.

Le 16 avril, Felipe González décidait de frapper un grand coup. Autant pour remettre de l'ordre dans son propre parti que pour prendre de vitesse ses concurrents de droite, il décidait d'appeler à des élections législatives anticipées pour le 6 juin. M. Aznar avait beau jeu de dire à l'adresse du Premier ministre et chef du PSOE : « Celui qui est incapable de gouverner sa propre maison est incapable de gouverner l'Espagne. » Le 13 mai, la peseta était dévaluée pour la troisième fois depuis septembre et le nombre de chômeurs atteignait les 3,3 millions. Les jeux semblaient faits. C'était compter sans le charisme de « Felipe », qui, en quelques émissions de télévision, allait retourner l'opinion et démontrer le flou du programme de son concurrent. Le 6 juin, le PSOE obtenait 159 sièges, soit 16 de moins qu'en 1989, mais avec un million de voix de plus qu'alors, du fait d'une participation électorale supérieure. Certes, il manquait 14 sièges pour obtenir la majorité aux Cortes, mais là encore la « magie Felipe » allait opérer. Après plusieurs semaines de tractations, M. González obtenait l'appui, sans participation au gouvernement, des petits partis nationalistes basques et catalans. Cela lui permettait de constituer en juillet sa nouvelle équipe gouvernementale : une moyenne d'âge de 47 ans, 3 femmes et 6 personnalités indépendantes sur 18 ministres, et, surtout, aucun représentant de la tendance orthodoxe du PSOE.

La victoire semble complète pour Felipe González, mais les problèmes restent entiers : dès l'automne, il lui faut négocier point par point les accords avec les nationalistes basques et catalans, résister aux contre-offensives des « guerristes » au sein du PSOE et, surtout, négocier avec patrons et syndicats un vaste plan social, remettant en cause bien des avantages acquis.

Au « hit-parade » des villes d'Europe (établi en fonction du coût de la vie, des facilités de transport et du taux d'activité économique), la première ville britannique, Édimbourg, n'arrive qu'en 14e position, Glasgow en 25e, Cardiff en 26e et Londres en 27e. Barcelone se situe en tête, tandis que Lille et Paris occupent respectivement la 7e et la 12e position.

Le « miracle » espagnol

Entre 1980 et 1991, le PIB espagnol est passé de 152,5 milliards d'écus à 426,4 milliards, la part de la population active dans l'agriculture de 7,1 % à 4,9 %, la part des femmes dans la population active de 28,4 % à 35,2 %, le nombre des étudiants (de 1982 à 1991) de 692 000 à 1 194 000.

Autonomies provinciales

Pendant la campagne des législatives, les présidents des communautés autonomes ont réclamé une plus grande liberté par rapport à Madrid. Basques et Catalans, et notamment Jordi Pujol, président de la généralité de Catalogne, ont ainsi évoqué la possibilité de créer des banques centrales provinciales et souhaité un meilleur partage des recettes fiscales. Après les élections, les 22 députés catalans et basques ont monnayé chèrement leur appui au gouvernement en exigeant la redistribution aux Provinces d'une part au moins égale à 15 % de l'impôt sur le revenu, et un nouveau train de transferts de compétences.

Rigueur

Le 24 septembre, Pedro Sobles, ministre espagnol de l'Économie, présente un avant-projet de budget sans concession : pour ramener le déficit des finances de l'État de 6,2 % du PIB à 5,7 % en 1994, il propose de réduire les prestations de chômage de la moitié des sans-emploi bénéficiant d'allocations, de geler les traitements des fonctionnaires et de limiter à 2 % l'augmentation de la masse salariale. Ces mesures draconiennes s'accompagnent d'un train d'avantages fiscaux en faveur des entreprises acceptant d'investir et de créer des emplois. Une politique de l'offre, version socialiste.

Portugal

Après une décennie d'expansion économique, largement due à son intégration dans l'Europe, le Portugal rencontre des difficultés croissantes. Le gouvernement de centre droit d'Anibal Cavaco Silva semble hésiter entre la relance et la rigueur. Bien des voix se font entendre contre la politique de « l'escudo fort » et des taux d'intérêt élevés. Le 13 mai, l'escudo est dévalué pour la deuxième fois depuis novembre 1992. L'année se termine avec un déficit budgétaire supérieur à 5 % du PIB et une légère remontée du chômage, qui demeure encore faible, à moins de 4,5 % de la population active.

Belgique

Le pays vient à coup sûr de traverser une année charnière, marquée par une profonde réforme institutionnelle, par la mort du roi Baudouin et par la récession économique. Le début du printemps a été marqué par la démission du gouvernement de Jean-Luc Dehaene, divisé par un désaccord entre sociaux-chrétiens flamands (le parti du Premier ministre) et socialistes francophones. Le désaccord portait sur les mesures à prendre pour combler les déficits du budget et de la Sécurité sociale. Tous s'accordaient sur une hausse de la pression fiscale, mais Flamands et Wallons divergeaient sur la question de la désindexation des salaires et des allocations par rapport à la hausse des prix. On retrouvait un double clivage, entre libéraux et socialistes d'une part, et, d'autre part, entre Flamands lassés de payer pour les autres et Wallons attachés à un système de protection sans équivalent en Europe. Grâce à l'intervention du souverain, M. Dehaene était reconduit et l'on trouvait un compromis fiscal. Mais, au-delà de ce replâtrage, se posait la question de la réforme institutionnelle. En février, les différents partis avaient élaboré les accords dits « de la Saint-Michel » visant à doter le pays d'une structure fédérale. Le 14 juillet, le Parlement adoptait à la majorité des deux tiers la réforme reconnaissant la réalité fédérale de la Flandre et de la Wallonie (déjà souveraines en matière d'enseignement et de santé) et leur transférant les pouvoirs en matière d'agriculture, de commerce extérieur, de recherche, et surtout de Sécurité sociale. Ainsi les Flamands ne pourraient plus se plaindre de payer pour les Wallons, davantage touchés par la crise. Cependant, la question de Bruxelles, capitale francophone en terre flamande, est laissée en suspens. Deux semaines plus tard, le roi Baudouin, farouche défenseur de l'unité belge, décédait. Un symbole que la foule très nombreuse qui assistait à ses obsèques reconnaissait bien comme tel.