Journal de l'année Édition 1994 1994Éd. 1994

Les douze États membres étant ainsi engagés à des degrés variables dans l'Union européenne, il devenait dès lors pratiquement exclu d'exiger des futurs adhérents qu'ils souscrivent à la totalité du projet communautaire. L'idée d'une Europe « à la carte » avait triomphé.

Souffle court

Une fois le traité ratifié, la première tâche des dirigeants européens, qui se sont réunis à deux reprises au sommet fin 1993 (le 29 octobre et les 10 et 11 décembre), était de prendre les dispositions nécessaires pour le faire fonctionner. Il s'agissait entre autres de définir les indicateurs permettant d'apprécier les efforts de convergence des économies que prescrit ce texte (comment évalue-t-on par exemple les « déficits excessifs » ?), ou encore de mettre au point les procédures par lesquelles les Douze exerceront une politique étrangère commune. Ces mesures nécessaires, d'ordre administratif, n'étaient cependant pas de nature à redonner du souffle à la Communauté.

À l'automne 1993, Jacques Delors met en garde contre les progrès que fait, selon lui, l'idée d'une « Europe à l'anglaise », c'est-à-dire d'une simple zone de libre-échange, et déplore que le « couple » franco-allemand ne soit pas en état de prendre une initiative de relance européenne. Le Livre blanc de Jacques Delors sur la croissance et l'emploi est une tentative du président de la Commission pour répondre aux préoccupations plus immédiates des citoyens européens. Mais il ne constitue qu'un cadre de réflexion. Aucune initiative ne vient, en 1993, faire efficacement contrepoids au discrédit qui frappe la Communauté.

Dissensions

Ce discrédit se nourrit d'abord des dissensions internes fortement perceptibles entre les Douze. L'année avait commencé dans un climat d'irritation envers l'Allemagne, accusée de faire payer à ses partenaires le coût de sa réunification en maintenant des taux d'intérêt trop élevés. 1993 s'achève dans un climat d'exaspération envers la France, accusée de bloquer depuis des mois, pour des raisons de politique intérieure et pour les intérêts de ses agriculteurs céréaliers, l'ensemble des négociations sur le commerce mondial (GATT) que ses principaux partenaires sont pressés de voir aboutir. Le sujet fait à plusieurs reprises l'objet d'une polémique publique entre Paris et Londres. Il hypothèque les relations avec Bonn, à un moment où le parti du chancelier Kohl, devant affronter en 1994 une série d'élections difficiles, voudrait pouvoir promettre aux milieux industriels une relance des exportations grâce à un accord sur le GATT.

Le discrédit se nourrit aussi de l'incapacité de l'Europe à imposer une solution dans l'ex-Yougoslavie, qui contredit ses prétentions en politique étrangère affichées dans le traité de Maastricht. Beaucoup reprochent à l'Europe d'avoir substitué l'action humanitaire à une politique de fermeté. L'Europe a déçu d'autre part les pays anciennement communistes d'Europe centrale qui frappent à sa porte et qui, en dépit des accords d'association que la Communauté a conclus avec eux en 1993, lui reprochent son protectionnisme, son manque de générosité dans l'ouverture du marché européen à leurs produits.

Retards

Ces pays n'en restent pas moins candidats à une intégration, dont le principe leur a été concédé par les Douze, même s'il n'est assorti d'aucune date. Avant l'Europe centrale, quatre autres candidats demandent à intégrer la Communauté : la Suède, la Norvège, la Finlande et l'Autriche. Les négociations relatives à leur adhésion n'étaient pas achevées, contrairement à ce qui avait été initialement prévu, à la fin 1993. Retard plus grave : la Communauté n'avait pas trouvé la force de mettre en chantier la réforme de ses institutions que l'élargissement à de nouveaux pays membres appelle, sous peine de blocage. À l'hiver 1993 on pouvait légitimement redouter que, faute d'un sursaut de sa part, la Communauté ne soit le moment venu rejetée par les opinions de ces quatre pays candidats, comme elle l'avait été en juin 1992 par les Danois.

Claire Tréan
Journaliste au Monde