Notre pays est entré dans une période de difficultés imprévues : imprévues pour qui s'en tient aux outils de la comptabilité nationale exprimés en flux de biens, de services et de revenus. Ces difficultés se comprennent cependant si l'on élargit le tableau de bord conjoncturel pour observer l'évolution de la valeur des actifs en capital et les conséquences à moyen terme des décisions prises dans le feu de l'action immédiate.

La période d'euphorie et d'inflation des prix des immeubles et des actifs financiers qui a atteint le monde et la France dans les années 1980 a encouragé trop de mauvais placements et trop de facilités dans la gestion financière des banques et de certains autres intermédiaires financiers. Ces imprudences appellent une purge qui est en train de se produire au Japon, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Suède, etc. Elle s'amorce en France. La crise monétaire atteint en effet celles des banques françaises qui sont, du fait de leurs engagements, les plus atteintes par la mévente des immeubles. Contrairement à d'autres pays, où les transactions immobilières ont repris à des niveaux de prix redevenus raisonnables, la France a entendu limiter la crise de l'immobilier en faisant soutenir les constructeurs par le secteur financier. Cette politique a tourné le dos au marché et ne pouvait réussir que si la crise avait été temporaire. Elle a en fait aggravé la mévente de locaux et de logements, accru la surcapacité des superficies construites à usage commercial et dégradé les bilans des promoteurs et des banques chargées de les aider. On estime les engagements dans l'immobilier des banques et des organismes financiers publics et privés à 500 milliards de francs aujourd'hui, soit 150 à 200 milliards de plus que le montant estimé en septembre 1991.

Dès lors, faute de dépôts suffisants et sous la contrainte du respect des ratios Cooke – que la chute du cours de Bourse ne facilite pas –, les banques doivent emprunter et leurs facultés de prêt se trouvent fortement réduites. Enfin, le remboursement de la dette intérieure net des crédits nouveaux freine la création monétaire. Ces difficultés sont aggravées non pas tant par le haut niveau des taux d'intérêt allemands (8 % à court terme) auxquels le système monétaire européen nous lie mais par l'ampleur de l'écart subsistant entre taux français et taux allemands. Cet écart reste voisin de cinq points en dépit d'une meilleure stabilité du niveau général des prix en France. Dans cette situation qui rappelle le jeu des dominos, l'État pourrait être obligé de prendre en charge, comme aux États-Unis, au Japon et en Suède, une part des créances irrécouvrables si imprudemment accumulées.

Le pessimisme et les recettes miracles

Dans ces conditions, les agents économiques (hormis l'État) ne prévoient pas une forte reprise d'ici à l'été 1993. Les résultats des entreprises vont vraisemblablement se détériorer, malgré des hausses de salaires modérées. La Bourse a anticipé le mouvement depuis avril 1992. Les soldes d'opinions des entreprises sur les perspectives de production ne cessent d'être négatifs depuis septembre 1990 ; cela signifie que les entreprises estiment dans leur majorité que la production va diminuer en dépit du fait que certaines estiment pouvoir tirer leur propre épingle du jeu.

L'extension du chômage (10 % de la population active) à toutes les catégories, cadres de 30 à 45 ans et jeunes diplômés de l'enseignement supérieur y compris, est un fait nouveau, inquiétant. La question, non pas d'une réduction autoritaire et générale de la durée du travail, mais d'un progrès des différentes formes de travail à temps choisi (avec revenus adaptés et aménagement adéquat de l'organisation du travail) se trouve posée : en effet, avec des perspectives de croissance à 2 % ou 2,4 %, le chômage ne manifestera aucune tendance à décliner.

La profession agricole, qui a retiré de substantiels avantages du Marché commun pendant de longues années, se trouve aujourd'hui acculée à une impasse. En dépit de la modernisation de ses méthodes de production, les gains de productivité qu'elle a obtenus ne permettent pas d'assurer à la majorité de ses membres un niveau de vie comparable à celui des travailleurs citadins de qualification similaire. Les excédents agricoles de la Communauté européenne auxquels contribuent d'autres pays membres moins compétitifs que les agriculteurs français ont rendu nécessaire une réforme de la politique agricole commune de soutien des prix. L'affrontement avec les agriculteurs américains a dramatisé une situation qui de toute manière pouvait difficilement durer. Cependant, une nouvelle politique agricole trop étroitement rationnelle qui se limiterait à la résorption des excédents agricoles, même complétée par des aides aux personnes, n'est pas de taille à résoudre ce qui devient un problème de société. On ne remplace pas impunément des silos de blé et des pyramides de beurre invendus par des terres en friche, des campagnes abandonnées au désert et des files de chômeurs supplémentaires. Un combat d'arrière-garde visant à soutenir le revenu des agriculteurs par le maintien des prix du marché à un niveau artificiellement élevé et des subventions à l'exportation est perdu d'avance et compromettrait les perspectives d'expansion ouvertes par les négociations du GATT. Mais il faudra bien que la France trouve les moyens de ne pas désespérer ses ruraux.