Mais l'important est encore ailleurs. Par le truchement de mesures sociales sans aucun doute nécessaires, l'action de l'État a rendu possible le contournement de la législation. De fait, s'est mis en place un sous-SMIC, ont été officialisés des statuts précaires, voire l'utilisation de salariés sous couvert de stages de formation professionnelle. Même la protection sociale a été mise à mal (il suffit de voir ce qui se passe du côté de l'UNEDIC). Le régime d'assurance-chômage constate une augmentation des causes de rejet des demandes d'indemnisation parce qu'un nombre croissant de chômeurs ne peut plus exciper d'une durée suffisante de cotisation. Cela vise bien sûr les intérimaires, les anciens titulaires d'un contrat à durée déterminée, mais aussi bien des bénéficiaires du traitement social, de retour dans la normalité du chômage.

Parallèlement, et c'est l'autre versant du même problème, le marché du travail a développé ses propres statuts atypiques, sous prétexte de flexibilité. Ainsi en est-il du travail à temps partiel, dont la variante, le travail à temps très partiel – de moins de 15 heures par semaine – en plein développement, représentait 5,8 % de l'emploi en 1971 et atteignait 11,8 % en 1987, soit 2,5 millions de personnes.

On pourrait considérer qu'il s'agit d'un progrès, la France faisant partie des retardataires en ce domaine, en comparaison de la Grande-Bretagne, de la RFA et des pays scandinaves. Mais ce n'est pas aussi simple. Il faudrait distinguer, souligne l'INSEE, le temps partiel « choisi », qui correspond à une aspiration librement consentie, du temps partiel « contraint », imposé par le fonctionnement de telle ou telle activité. Par exemple, il n'est pas rare que, dans certains secteurs, il n'y ait que des contrats à temps partiel pour des postes bien définis. Notamment dans le commerce, les hôtels-cafés-restaurants et les services, où il arrive que ce statut soit appliqué dès la création de l'entreprise. Tel grand groupe hôtelier s'est aperçu qu'il lui revenait moins cher de pratiquer le mi-temps pour son personnel de service, compte tenu de la réglementation, que de réduire la durée du travail pour pouvoir moduler les horaires...

Mais c'est avec le travail temporaire, regroupant à la fois l'intérim et les contrats à durée déterminée, que l'on prend la vraie mesure de la vague de précarité qui a déferlé sur le marché du travail. De juin 1985 à fin mars 1989, la proportion des intérimaires a plus que doublé, celle des contrats à durée déterminée a augmenté de 50 %. Au total, les deux formules représentent 7 % de l'emploi et, plus significatif encore, 90 % de l'ensemble des recrutements effectués en 1988. Manifestement, au fil de la crise, le travail temporaire est devenu le moyen privilégié de gestion des effectifs et, plus précisément, la méthode pratique pour ajuster immédiatement le volume de la main-d'œuvre aux fluctuations de l'activité. Conçus pour répondre à des besoins exceptionnels, limités dans leur durée, intérim et contrats à durée déterminée ont changé de nature. Ils servent maintenant à ce qu'on appelle la « gestion en flux tendus », l'entreprise utilisatrice s'efforçant de maintenir son niveau d'emploi stable légèrement en dessous de ses capacités de production et complétant son personnel avec des travailleurs temporaires. L'industrie automobile a largement exploité cette technique, ainsi que l'ont révélé plusieurs affaires. À Citroën-Aulnay, 600 intérimaires étaient employés en permanence, car leurs missions avaient été renouvelées pour cause de sortie de l'AX quatre-portes, puis de l'AX diesel, etc. À Peugeot-Sochaux, la grève a mis en évidence la présence de 25 % d'intérimaires dont bon nombre travaillaient au lancement de la 605. Il arrive que des entreprises emploient jusqu'à 50 % d'intérimaires.

Ce développement empreint d'abus ou d'irrégularités ne pouvait qu'inquiéter. Il a conduit M. Jean-Pierre Soisson à annoncer qu'il prendrait des mesures pour en limiter l'essor et les députés socialistes à imaginer des restrictions traduites par une proposition de loi en octobre. Fort d'un rapport réalisé par ses services, le ministre du Travail s'apprête à déposer un projet de loi et consulte les partenaires sociaux sur ce thème.