À dire vrai, on peut faire remonter les prises de position de Mgr Lefebvre à une triple source : celle de la Contre-Réforme des xvie et xviie siècles, dont le héraut fut saint Pie V, qui rendit obligatoires un catéchisme, un bréviaire et un missel toujours en usage sous sa forme de 1962 chez les fidèles traditionalistes ; celle de la Contre-Révolution du xixe siècle, qui rejetait radicalement les « principes de 89 » et les droits de l'homme assimilés à une révolte contre l'autorité de Dieu ; celle du catholicisme antimoderniste, enfin, qui connut son heure de gloire au début du siècle sous saint Pie X, pourfendeur de ceux qui avaient tenté, bien avant Vatican II, de renouveler la théologie, l'exégèse (comme l'abbé Loisy, excommunié en 1908) ou la doctrine sociale de l'Église (comme le Sillon de Marc Sangnier condamné en 1910).

Tout cela prouve combien la question traditionaliste a de racines françaises. Elle a peu atteint les autres grandes nations de tradition catholique comme l'Espagne ou l'Italie. Mises à part quelques implantations en Suisse, en Allemagne ou en Amérique latine, les deux tiers des séminaristes d'Écône sont francophones. C'est en France que se trouve aujourd'hui encore la très grande majorité des églises, des prieurés, des écoles et des fidèles traditionalistes.

Un désaccord fondamental

L'application des réformes liturgiques de Vatican II y a sans doute été assez brutale, choquant un public nombreux de fidèles attachés aux belles cérémonies et aux insignes traditionnels du sacré. Mais le divorce était beaucoup plus fondamental et radical. Pour le fondateur d'Écône et ses amis, l'hérésie libérale et moderniste du concile a commencé avec la nouvelle définition de l'Église comme « peuple de Dieu » (dans la constitution Lumen Gentium), alors qu'elle avait toujours été pour eux une immuable hiérarchie ; dans le rapprochement souhaité et recherché avec les autres confessions chrétiennes, protestantes et orthodoxes ; dans la reconnaissance officielle d'autres confessions non chrétiennes comme le judaïsme ou l'islam ; enfin dans le décret sur la liberté de conscience religieuse qui rendait pour eux caduc le caractère absolu de la foi catholique (« Hors de l'Église, point de salut »).

L'illustration la plus spectaculaire de ce désaccord fondamental sur les orientations de l'Église catholique postconciliaire fut la diffusion à large échelle par les traditionalistes, au moment de la prière pour la paix de tous les grands responsables religieux le 27 octobre 1986 à Assise à l'initiative de Jean-Paul II, d'un tract dénonçant le pape comme « apostat » encourageant « les fausses religions à prier leurs faux dieux ». Alors même qu'il négociait avec le Vatican, le 4 janvier 1988, Mgr Lefebvre écrivait encore : « Nous ne devons pas nous bercer d'illusions. Le Vatican demeure plus que jamais un instrument de destruction de la foi catholique. Comment pourrions-nous cohabiter avec les disciples du Père du mensonge ? Il faudrait un miracle. »

La mission de la dernière chance

Préoccupé avant tout de l'unité de son Église, le pape n'avait pas ménagé ses efforts pour ramener au bercail ses « brebis égarées ». Un mois seulement après son élection d'octobre 1978, Jean-Paul II avait reçu Mgr Lefebvre, dont la dissidence avait assombri les dernières années du pontificat de Paul VI. Sans succès. Les années devaient passer sans progrès majeur de la discussion entre Écône et Rome. Au contraire, la pression exercée par son entourage sur le vieux prélat pour qu'il se désigne un successeur n'avait cessé de s'amplifier. Devant la menace réitérée le 29 juin 1987 par Mgr Lefebvre, de manière plus précise et solennelle que jamais, de consacrer un évêque, le Vatican avait tenté une ultime démarche de conciliation, qui a bien failli réussir.

Là où le philosophe Jean Guitton, confident de Paul VI, avait échoué en 1976, c'est un prélat considéré comme conservateur que Jean-Paul II avait envoyé à Écône, à l'automne 1987, pour servir de médiateur et empêcher le pire. Le cardinal Édouard Gagnon, président canadien du Conseil pontifical pour la famille, proche des milieux traditionalistes, devait rendre visite en novembre et en décembre à la plupart des communautés de la Fraternité Saint-Pie X en Suisse, en Allemagne, en France, s'abstenant cependant de prendre part à la messe dominicale de l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, occupée illégalement depuis février 1977 et devenue le fief symbolique des traditionalistes français, mais y déléguant son adjoint, Mgr Perl. Le rapport remis en janvier 1988 à Jean-Paul II par le cardinal Gagnon plaidait en faveur de la levée des mesures de suspension frappant Mgr Lefebvre depuis Paul VI, et de la régularisation canonique de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.