La position de la France à l'égard de cette organisation demeure, de toute façon, méfiante, notamment depuis l'élection de l'ancien ministre gabonais Paul Okumba d'Okouatségué au poste de secrétaire général, en décembre 1985, à la conférence de Dakar, contre le vœu de Paris. Le gouvernement français, qui trouve l'Agence « peu efficace », s'est opposé à ce qu'elle devienne le secrétariat permanent des sommets francophones. Les Canado-Québécois souhaitaient, au contraire, qu'on utilise plus largement l'Agence tout en la réformant.

Sur cette divergence de vues institutionnelle s'est greffée la récente percée économique, culturelle et politique d'Ottawa et de Québec dans les pays africains et arabes francophones, perturbatrice d'intérêts français considérables. Certains dirigeants français de la majorité ou de l'opposition sont allés, mezza voce, jusqu'à accuser les Canadiens d'introduire en Afrique des entreprises américaines canadisées « sous couvert de coopération inter-francophone ».

Le rôle de Brian Mulroney

La spectaculaire décision d'Ottawa, annoncée en lever de rideau du sommet de Québec, d'« effacer », en ce qui le concerne, la dette de 324 millions de dollars canadiens cumulée par sept États noirs francophones (Cameroun, Côte-d'Ivoire, Congo, Gabon, Madagascar, Sénégal, Zaïre) a été également considérée comme une pierre dans le jardin des Français. Ceux-ci ont finalement décidé, au cours même de la conférence de Québec, de considérer l'« activisme » canadien, inspiré par le Premier ministre fédéral en exercice lui-même, Brian Mulroney (un Canadien-Anglais natif du Québec et francophone), comme bénéfique ; « à condition que la France et le Canada se concertent au préalable avant chaque grande décision » a indiqué au Monde le ministre français de la Coopération, Michel Aurillac, qui a ajouté : « Il faut prendre en compte le côté positif, incitateur de la compétition franco-canadienne. Nos industriels doivent cesser de réagir comme si l'Afrique était une chasse gardée. »

L'instauration de cette sorte de « condominium » canado-français reflète à la fois la réalité économique et le dépassement d'une situation hégémonique héritée en grande partie de l'histoire coloniale française. De même que la langue de Voltaire et de Sartre n'appartient plus seulement à la France, mais aussi aux nations qui ont produit, par exemple, le poète Georges Schéhadé (Libanais, grand prix de la Francophonie, financé par le Canada et décerné par l'Académie française) ou les romanciers Antonine Maillet (Acadienne du Canada) et Tahar Ben Jelloun (Marocain), tous deux prix Goncourt, le mouvement politique francophone international n'est plus désormais du seul ressort de Paris.

Senghor, Bourguiba et Sihanouk...

C'est là au fond l'accomplissement d'un des rêves du général de Gaulle, qui ne souhaitait pas que la francophonie apparaisse comme une solution de rechange à l'empire colonial disparu, comme une initiative seulement française. Et ce sont des hommes de tous les horizons qui, spontanément, se sont attelés, avec parfois un zèle que les dirigeants français de l'après-de Gaulle ont trouvé trop pressant, à l'édification de la francophonie.

Au premier rang d'entre eux, Léopold Sédar Senghor, alors président de la République sénégalaise mais aussi grammairien, poète et, aujourd'hui, membre de l'Académie française. Exaltant dès 1962 « le merveilleux outil trouvé dans les décombres du régime colonial : la langue française », il s'employa à en faire un idiome de dialogue culturel entre peuples des cinq continents, de langues maternelles les plus diverses, de conceptions sociopolitiques les plus éloignées. Dépouillé de son aspect impérialiste et « raboteur des identités culturelles » – alors que, dans le même temps, ce trait se renforçait pour l'anglais ou, plutôt, l'américain –, le français retrouvait toute sa dimension humaniste, faisait figure de moyen d'accès non dangereux à la modernité pour une partie du tiers monde.

C'est ce que le ministre d'État égyptien aux Affaires extérieures, Boutros Boutros-Ghali, devait appeler, en 1981, « le caractère non aligné de la langue française ». Du coup, l'Égypte, qui ne fut pas colonisée par la France mais dont toute l'élite est imprégnée de francité culturelle depuis le début du xixe siècle, a adhéré au courant francophone, participant aussi bien aux activités de l'Agence de coopération culturelle et technique qu'aux conférences franco-africaines ou aux sommets francophones. Des hommes aussi différents que l'ex-roi du Cambodge, Norodom Sihanouk, le président Hamani Diori du Niger, le Combattant suprême de Tunisie, Habib Bourguiba, le président Charles Hélou du Liban, le Premier ministre québécois, René Lévesque, et d'autres encore, ont, lors de leurs mandats politiques ou à titre personnel, joué, et parfois jouent encore un rôle déterminant dans la germination et la marche de l'entreprise francophone.