Ces transformations dépassent le strict cadre de l'économie pour atteindre les sphères sociales et politiques. L'autonomie implique une tendance à la vérité des prix, c'est-à-dire la disparition de subventions, ouvertes ou cachées, concédées par les firmes à telle ou telle catégorie d'usagers ou de clients. Par exemple, le démantèlement d'American Telephone and Telegraph a eu pour conséquence de mettre fin au financement du déficit des communications téléphoniques locales par l'excédent réalisé sur les communications longues distances. De même, les privilèges, souvent garantis par l'État, dont disposent certains groupes ou organisations, doivent disparaître dès lors qu'ils permettent d'exercer un pouvoir exorbitant sur les entreprises (représentativité syndicale par exemple, ou statut dérogatoire du personnel).

Du point de vue politique, il s'agit pour l'État de relâcher, autant que faire se peut, les contraintes réglementaires imposées aux entreprises sans porter préjudice à l'intérêt collectif, et d'aménager la fiscalité de manière à ne pas pénaliser l'indépendance des firmes et leur initiative. Plus qu'agir directement sur les entreprises, il convient de créer des conditions d'environnement favorables à l'apparition d'une autonomie réelle.

Ces transformations économiques, politiques et sociales s'effectuent d'autant plus lentement et difficilement que les habitudes et les institutions héritées du passé s'y opposent. Elles impliquent non seulement une modification des comportements, mais aussi une redistribution des rôles et des pouvoirs dans la société. Cette évolution n'est donc pas sans soulever une opposition vigoureuse chez ceux dont les avantages acquis sont ainsi menacés.

Le retard français

Pour des raisons à la fois historiques et conjoncturelles, le renouveau de l'entreprise s'est manifesté de manière moins précoce et plus timide en France que dans d'autres pays industrialisés. Il n'en est pas moins vrai que le phénomène existe aussi dans notre pays. Ses manifestations sont incontestables et les évolutions constatées au cours de l'année 1985 laissent présager de son importance à venir.

La tradition interventionniste et centralisatrice explique en partie le retard qu'a pris en France le mouvement de renouveau de l'entreprise. Les changements politiques intervenus en 1981 ont, dans un premier temps, contribué, eux aussi, à freiner cette évolution. L'État, en France, a toujours manifesté une tendance marquée à intervenir dans la vie économique et à influencer directement ou indirectement les décisions des entreprises. Sans vouloir remonter jusqu'à Colbert et au xviie siècle et en se limitant à un passé très récent, les exemples de ce penchant des pouvoirs publics abondent. On peut citer les nationalisations du Front populaire et de la Libération, ou la planification des années d'après-guerre.

Il n'y a pas lieu de discuter ici du bien-fondé de ces dispositions. Ce qu'il faut souligner par contre, c'est qu'elles ont donné naissance à des institutions et à des comportements économiques et sociaux qui ont largement survécu à leurs causes originelles. Il ne faut pas sous-estimer dans ce domaine la pérennité des effets de mesures adoptées pour des motifs bien définis et dans un contexte historique précis. Il n'y avait aucune raison pressante de revenir sur cette situation aussi longtemps que les circonstances économiques favorables en rendaient le poids parfaitement supportable. Leur remise en cause aurait eu, par les conflits de pouvoir qu'elle aurait entraînés, un coût largement supérieur aux avantages immédiats que l'on pouvait en escompter. Il en était ainsi d'autant plus qu'il s'agissait, en partie au moins, pour l'État de renoncer à des pouvoirs qu'il s'était attribués.

Certaines entreprises publiques ont été encouragées à créer des filiales de droit privé, ce qui n'a pas manqué de soulever des protestations énergiques de la part des défenseurs de l'intégrité du secteur public. Cette évolution était plus apparente que réelle. Certes, les entreprises privées échappent à certaines des contraintes qui pèsent sur les sociétés nationales et disposent de plus de flexibilité. Néanmoins, le pouvoir de décision reste à la société mère, qui demeure sous le contrôle de ses autorités de tutelle. Les tentations bureaucratiques du libéralisme autoritaire s'opposaient à l'autonomie et donc au renouveau de l'entreprise. On ne pouvait guère s'attendre à ce que l'idéologie, d'un socialisme triomphant forgée au début du siècle, renverse cette tendance.