Aussi, son public n'a-t-il aucune raison de bouder son plaisir et chaque vendredi, à 21 h 30, il s'installe devant le petit écran avec le même sentiment d'anticipation gourmande que Bernard Pivot lorsqu'il s'attaque à son plateau du jour.

Il sera rarement déçu, car Bernard Pivot n'est pas seulement en prise directe avec la France profonde, c'est aussi un remarquable organisateur de spectacles. Son travail commence par la composition du plateau. Pour être assuré que la conversation ira bon train, Bernard Pivot procède à l'inverse de la maîtresse de maison qui cherche à obtenir un bon niveau d'homogénéité. Il chérit les attelages problématiques, les rencontres impossibles. Tant pis pour ceux qui récuse tel ou tel invité, ils resteront chez eux. Quand le cocktail ne lui paraît pas assez détonant, il sort un joker baroque : un jeune fasciste négrophile, un baroudeur haut en couleur, une pornographe distinguée, une fille de milliardaire rescapée d'un kidnapping ; une condition, quand même : avoir écrit un livre. Parfois d'ailleurs le résultat dépasse ses espérances, comme lorsque l'écrivain américain Bukowski s'est senti autorisé, par l'atmosphère conviviale du plateau, à se saouler outrageusement, avant de tenter de mettre la main sous les jupes de sa voisine ! Cette fois-ci, Pivot dut faire proprement vider l'éthylique prosateur, qui confondait un lieu de débat littéraire (Apostrophes) avec un lieu d'inspiration littéraire (un bar à matelots).

En général, Pivot craint pourtant plus le ronron que le scandale. Si les invités jouent trop feutré, il met les pieds dans le plat. Il rappelle obligeamment à celui-ci qu'il n'aime pas celui-là également présent sur le plateau, à tel autre qu'il a écrit un article rien moins qu'aimable sur le livre de son vis-à-vis. Ça amuse et ça ne mange pas de pain. Cela peut même donner lieu à d'étonnants moments de vérité, où les êtres se révèlent dans toute la nudité de leur âme ! Quand la mayonnaise ne prend pas, Bernard Pivot multiplie les boutades, les questions de gros bon sens, les étonnements de « ravi », les citations à double sens, voire les allusions égrillardes. Il est bien rare que le plus gourmé des littérateurs ne se déboutonne pas un peu pour parler enfin comme Pivot aime qu'on parle : avec naturel et vivacité.

La main invisible

Mais les plus grand moments d'Apostrophes ce sont quand même les beaux oratorios où les quatre ou cinq voix des invités, chacune sur son registre, approfondissent un thème, confrontent avec simplicité leurs expériences, leurs passions et leurs doutes. L'animateur semble alors parfois évincé, mais c'est pourtant le moment de sa plus grande réussite : il est la main invisible qui a créé le climat où chacun parle du fond de lui-même. Ce type de succès comble très probablement Bernard Pivot, car, s'il est une qualité par laquelle il se distingue de la plupart des journalistes de l'audiovisuel, c'est la modestie : jamais il ne prend la place de l'interviewé, et, s'il est lui-même aussi sur le plateau, ce n'est pas pour briller mais pour faire briller ses invités. La modestie et la probité professionnelle sont à ce point poussées chez lui qu'il s'est toujours refusé à être présent sur le terrain qu'exploitent ses invités : la littérature. Il n'a publié qu'un roman, à vingt-quatre ans (l'Amour en vogue, chez Calmann-Lévy), mais, depuis, il s'est refusé de répondre aux « affectueuses pressions » des éditeurs (« Même si c'était mauvais, ils le publieraient », dit-il). Il n'a fait que deux entorses à cette règle qu'il s'est lui-même imposée : un album sur le Beaujolais (Beaujolaises, le Chêne, 1978) et un autre sur l'A.S. Saint-Étienne (le Football en vert, Hachette-Gamma, 1980). Deux créneaux bien à lui : deux livres non susceptibles de figurer au cœur de la mêlée littéraire, à laquelle Pivot s'interdit de participer pour garder intacte sa position d'arbitre impartial.

Impartial, Bernard Pivot l'est totalement, car il est hermétiquement fermé à toutes les tentatives de corruption. Cela, tout le monde le sait, et seuls les auteurs édités à leur compte se risquent à téléphoner à son assistante de toujours, Anne-Marie Bourgnon, qui a l'art d'éconduire tous les imposteurs avec une gentillesse inflexible. Et il faut être un bien jeune éditeur pour s'imaginer pouvoir acheter un ticket d'entrée à Apostrophes, en offrant à Bernard Pivot d'écrire une préface royalement rémunérée. Toutes ces tentatives d'influence insidieuse, Pivot les connaît par cœur, et ceux qui s'y livrent se voient durablement pénalisés. En fait, Pivot et son assistante ne s'en remettent qu'aux attachés de presse. Pour l'information uniquement. Quant à la décision d'inviter ou non tel ou tel auteur, elle relève exclusivement de Bernard Pivot et de sa quête obstinée à travers les trente livres qu'il reçoit chaque jour. Il les feuillette tous et en lit entièrement un chaque jour.