On peut donc estimer que tout auteur de valeur a une chance raisonnable de rejoindre les quelque 2 000 écrivains « apostrophés ». Sauf, bien sûr, s'il se refuse, par principe, à toute interview télévisée, ce qui a été le cas de Julien Gracq, René Char ou Samuel Beckett. Seuls exclus : ceux qui ont tenté de s'inviter eux-mêmes ; cela a été en particulier le fait de deux hommes politiques, l'un de droite, l'autre de gauche : Alain Peyrefitte et Roger-Gérard Schwartzenberg.

Malgré tout, la formule de l'émission est mieux adaptée pour accueillir les historiens, les auteurs d'essais ou de récits vécus que les auteurs de romans. D'abord parce qu'il est particulièrement difficile de trouver un thème commun à plusieurs romans parus dans le même mois. Ensuite parce que les auteurs d'œuvres de fiction souffrent d'un double handicap. Ils ne peuvent qu'évoquer l'intrigue de leur roman, sans la raconter jusqu'au bout, sous peine de la déflorer, et ils ne peuvent pas non plus donner des détails supplémentaires sur leurs personnages ni inventer de nouvelles anecdotes. Une œuvre d'imagination est une œuvre finie, à partir de laquelle le lecteur peut festonner, pas l'auteur. À l'inverse, les auteurs d'essais peuvent librement développer de nouveaux arguments, les biographes exhumer d'autres souvenirs. Pivot, en bon journaliste, donne donc légitimement la préférence à ceux qui ont encore des révélations à faire plutôt qu'à ceux qui ont déjà tout dit dans leur livre.

Un « Pied nickelé » de la littérature

Une bonne formule d'émission ne suffit cependant pas à garantir le succès ! La meilleure preuve en est que ceux qui ont essayé de calquer les recettes d'Apostrophes, sur d'autres chaînes, n'ont pas réussi à s'imposer. C'est là qu'intervient l'équation personnelle de Bernard Pivot.

Pivot réussit, en effet, à jouer à la perfection le rôle qui est le sien, celui de relais entre les auteurs de livres parfois difficiles et la foule des téléspectateurs. Pour ce faire, il a eu de bons atouts naturels au départ : fils d'épicier lyonnais, sans diplôme universitaire (il s'est contenté de passer le diplôme du Centre de formation des journalistes), il a trouvé dans son berceau l'esprit de Guignol et de Voltaire. Fidèle à ses origines populaires, il se refuse à parler toute autre langue qu'un français épuré de tout terme abscons. Son verre est parfois jugé petit par certains, mais c'est le sien, et il se trouve que ce qu'il y met dedans plaît à des millions de gens, dont bon nombre n'allument leur récepteur que pour lui. D'ailleurs, son verre n'est pas si petit que cela. Bien sûr, il préfère inviter les auteurs étrangers maîtrisant la langue de Molière, mais il y a des exceptions et, bon an, mal an, c'est plus d'une dizaine d'écrivains étrangers de tout premier plan que découvrent les téléspectateurs français.

Impertinent, drôle et sympathique, Bernard Pivot représente, pour beaucoup de Français, une sorte de « Pied nickelé » de la littérature, réconciliant la France du bon vin et du foot avec celle des belles-lettres. Il est vrai que Bernard Pivot ne se prend pas trop au sérieux. Il lui est arrivé d'organiser un congrès de farces et attrapes dans son Beaujolais, et il adore jouer des tours. Un soir, il a parlé avec chaleur d'un livre complètement imaginaire de Raymond Devos, un autre soir, il a proposé un auteur d'identifier « à l'aveugle » un verre de vin : le distingué œnologue a donné une appellation erronée à ce qu'il y avait dans son verre, qui était tout simplement le cru auquel il avait consacré un livre de 200 pages !

Un animateur hors pair

Pivot est resté le même, traitant ses invités avec le même mélange de malice, d'intelligence et de courtoisie qu'à ses débuts. Il sait poser les questions que le téléspectateur à l'impression de souhaiter poser, taquiner les sommités, remettre à leur place les prétentieux et couper les bavards par une saillie inattendue (« Vous n'allez pas nous raconter votre livre, il fait cinq cents pages ! »). Ce qui n'interdit pas de donner un coup de main aux timides : les bégaiements pathétiques de Modiano ont droit à toutes ses indulgences C'est charitable et c'est aussi très habile, car le public de la télévision est souvent du côté du plus désarmé, a fortiori quand celui-ci est un grand écrivain.