Le Cameroun s'acheminerait vers une formule à l'ivoirienne, permettant l'existence de courants au sein du parti unique ainsi que la multiplicité des candidatures aux législatives.

Mireille Duteil

Côte-d'Ivoire

Atmosphère de fin de régime

Les Ivoiriens ont inventé une nouvelle expression : « Nous sommes conjoncturés », répètent-ils à l'envi, pour décrire la crise économique et financière qui frappe de plein fouet leur pays. Présentée jusqu'ici comme un modèle de développement à l'occidentale, la Côte-d'Ivoire n'est plus épargnée, même si son niveau de développement et l'infrastructure en place restent incomparablement supérieurs aux autres États de la région.

Cure d'austérité

Le gouvernement d'Abidjan doit pour la première fois, en 1984, se plier à une démarche humiliante : solliciter le rééchelonnement de sa dette extérieure par le Club de Paris, qui regroupe les principaux bailleurs de fonds occidentaux. Cela lui permet d'économiser près de 200 milliards de francs CFA (4 milliards de F) sur les 425 milliards qu'il aurait dû débourser, cette année, au titre du service de la dette extérieure. Ce sursis, accompagné de nouvelles interventions du FMI, est le bienvenu au cours d'une année marquée par la rigueur budgétaire.

Pour la première fois également, le budget est en baisse cette année : 670,7 milliards de F CFA contre 676 milliards en 1983. Et encore, 80 % des investissements reposant sur de nouveaux emprunts extérieurs, bon nombre de projets auront dû être différés. Les salaires des 30 000 à 40 000 travailleurs des 66 établissements publics sont alignés, à la baisse, sur ceux des fonctionnaires. Certains ne perçoivent plus que le tiers de ce qu'ils gagnaient auparavant. La retraite est strictement fixée à 55 ans. L'attribution de bourses d'études est désormais bien plus sélective.

L'assistance technique française n'échappe pas à cette cure. Après accord avec Paris, les coopérants ne seront plus que 2 200 fin 1985, ce qui représentera pour la Côte-d'Ivoire une économie de 10 milliards de F CFA par an. Le président Félix Houphouët-Boigny donne par la même occasion satisfaction à ses centaines de jeunes et remuants chômeurs diplômés, qui se plaignent ouvertement d'une présence française aussi massive, plus de vingt ans après l'indépendance.

Chute des cours

Les origines de la crise sont facilement discernables, la Côte-d'Ivoire avait basé sa prospérité sur sa production agricole. Elle était devenue, en quelques années, le premier producteur du monde de cacao et le troisième de café. La chute des cours mondiaux de ces produits a entraîné une baisse considérable des recettes d'exportation, faisant du président Houphouët-Boigny un des plus ardents partisans du « nouvel ordre économique mondial ». Il s'y ajoute, pour la première fois, une terrible sécheresse, qui provoque des feux de brousse destructeurs et assèche le réseau de barrages hydroélectriques, provoquant pendant six mois de longues coupures d'électricité, en particulier à Abidjan.

De nombreuses entreprises doivent fermer, mettant leurs ouvriers au chômage. En outre, les espoirs que les dirigeants ivoiriens avaient placés dans la découverte de pétrole off-shore sont déçus ; la production reste modeste : 1,2 million de t par an. Ces difficultés exacerbent les tensions sociales et politiques. Signe le plus immédiatement perceptible de ce climat : la montée en flèche du banditisme armé à Abidjan, la capitale économique-vitrine de la Côte-d'Ivoire. Les autorités décident finalement, en juillet 1984, de créer une brigade anti-gang, avec l'aide des communautés françaises et libanaises, souvent prises pour cible, et avec celle d'ambassades étrangères. Soucieux de préserver l'image de marque de son pays, le chef de l'État nomme un homme à poigne, le général Oum ar N'Daw, ministre de la Sécurité.

Tension politique

Le vieux président domine la vie politique ivoirienne depuis plus d'un quart de siècle — il est l'un des rares survivants de la première génération de chefs d'État en Afrique. Mais sa succession demeure un grand point d'interrogation : malgré ses 80 ans, il s'est refusé jusqu'ici à choisir un dauphin, laissant libre cours aux rivalités des barons du régime. 1985 sera l'année des échéances électorales. Le président Houphouët-Boigny a fait savoir qu'il solliciterait un sixième mandat en 1985, se présentant cette fois, comme le prévoit la Constitution modifiée, avec un vice-président. En attendant la désignation de cet homme, les milieux politiques rongent leur frein et s'entre-déchirent. Lorsque le chef de l'État a quitté Abidjan pour des vacances dans ses résidences de Genève et de Marnes-la-Coquette, dans la région parisienne, des tracts hostiles à sa personne ont fait leur apparition, dénonçant « le pouvoir sans partage et la gestion scandaleuse du pays ». Si l'absence pour quelques semaines du « Vieux », comme on l'appelle en Côte-d'Ivoire, suscite de tels remous, on peut craindre ce qui se passera lors de sa disparition.