Un retour attendu, celui de Patrice Chéreau, qui, à la Scala (puis à Nanterre et Bruxelles), propose Lucio Silla, un opera seria de Mozart repensé à travers le prisme du romantisme. Les metteurs en scène de théâtre n'ont pas perdu le chemin de l'opéra. Anne Delbée a choisi Traviata pour faire, à Angers, ses premiers pas lyriques. À Bonn, Jorge Lavelli a situé sur un transatlantique l'action du Bal masqué de Verdi, avant de s'attaquer à l'opérette à l'Espace Cardin avec Orphée aux Enfers. À Bruxelles, c'est Luc Bondy qui a signé l'un des plus beaux Cosi fan tutte jamais réalisés, avec une direction d'acteurs éblouissante. Andrei Serban a ouvert la saison londonienne avec Turandot et Antoine Vitez celle du palais Garnier avec Macbeth. Les cinéastes ont moins de chance. Ni Liliana Cavani avec Iphigénie en Tauride, ni Istvan Szabo avec Tannhäuser ne mettent en émoi l'Opéra de Paris. À Genève, Ken Russell fait de l'Italienne à Alger une hôtesse de l'air perdue dans le désert en compagnie d'une équipe de football et n'hésite pas, au festival de Macerata, à faire mourir d'une overdose l'héroïne de la Bohème. Grand vainqueur parmi ceux qui d'ordinaire se consacrent à l'écran : André Delvaux, avec, à la Monnaie de Bruxelles, un Pelléas et Mélisande futuriste.

Les lyricomanes sont des idolâtres. Placido Domingo, Mirella Freni, Nicolai Ghiaurov, Teresa Berganza, Jessye Norman ont fait trembler les murs du Théâtre des Champs-Élysées, tout comme Kiri Te Kanawa, Janet Baker, Margaret Price, Christa Ludwig, Montserrat Caballé et l'étonnante Elisabeth Söderström, acclamés par leurs fans dans ces hauts lieux du chant que sont l'Athénée ou le TMP.

On reste quand même songeur devant l'engouement pour des Barbara Hendricks ou Kathleen Battle, jolies voix dont le chant bien policé n'a rien d'exaltant, ou pour Wilhelmenia Fernandez, fourvoyée dans le domaine du lied. Mais on voit avec curiosité un jeune public s'enthousiasmer pour des marginales comme Nella Anfuso et Esther Lamendier et montrer que l'attrait pour la musique ancienne n'a pas été qu'une mode.

La star de l'année : Leonie Rysanek. Le Metropolitan Opera a fêté ses vingt-cinq ans de fidélité à cette scène prestigieuse ; Paris, dans les versions de concert d'Elektra et la Walkyrie, n'a eu d'yeux que pour elle ; Marseille a acclamé sa Maréchale, et Vienne sa Sieglinde et son Impératrice de la Femme sans ombre.

L'un des derniers grands chanteurs français, Alain Vanzo, a célébré sereinement ses trente ans de carrière, et Londres a fait à Geraint Evans, qui disait adieu à la scène, le plus émouvant des hommages. Un seul héros, dans ce bataillon de divas, l'Espagnol Alfredo Kraus. Après vingt-huit ans de métier, il a enfin débuté au palais Garnier avec son rôle fétiche, Werther, tandis que Milan et Florence accueillaient avec ferveur la leçon de ce parfait belcantiste dans Lucia di Lammermoor et l'Élixir d'amour. Une disparition douloureuse est ressentie, celle du baryton italien Tito Gobbi, (5 mars) immense chanteur-acteur qui reste dans l'histoire grâce à quatre rôles, Iago, Gianni Schicchi, Falstaff et Scarpia. Dans les deux derniers, Paris avait eu l'immense privilège de l'applaudir et n'oubliera pas son incarnation du baron démoniaque aux côtés de la Tosca de Maria Callas. Autre disparition, celle du ténor français Georges Thill (16 octobre). Quelques promesses pour l'avenir, en particulier June Anderson (la Somnambule à Venise) et Cecilia Gasdia (Jerusalem à Paris, Bohème à Macerata, le Comte Ory à Pesar), qui semblent prêtes à reprendre le flambeau de la tradition du bel canto, tout comme notre compatriote Martine Dupuy, adoptée par l'Italie et ignorée en France.

Les créations

Il faut le déplorer, les œuvres nouvelles se font toujours aussi rares. À Lyon, puis au festival d'Avignon et à Paris, Georges Aperghis déconcerte avec une Écharpe rouge (mise en scène : Antoine Vitez) qui n'en finit plus de dérouler la légende dorée du communisme. Toujours à Lyon, ensuite au Théâtre des Champs-Élysées, Gavin Bryars renouvelle le mythe de Médée avec la complicité de Bob Wilson, ce même Wilson dont le second volet de The Civil Wars affronte les feux de la rampe avec un succès mitigé à Rome, tandis que la troisième partie de cette œuvre conçue pour les JO de Los Angeles ne sera pas au rendez-vous.