Surtout, le péronisme est apparu dominé par les hommes forts de la bureaucratie syndicale, aux méthodes plus que discutables, tels Lorenzo Miguel et Herminio Iglesias (battu, lui, dans son fief d'Avellaneda, banlieue ouvrière de Buenos Aires) : des personnages qui ne semblaient pas les mieux placés pour consolider la démocratie et qu'on soupçonnait d'avoir passé un pacte secret avec les secteurs durs de l'armée. Ce dont ne voulaient plus les Argentins.

Démocratie et réformisme

Mais ce vote du double refus est aussi un pari sur l'avenir. Raúl Alfonsín a su se présenter comme le candidat de l'Argentine nouvelle qui entend reconstruire dans le pays un État de droit. À la manière d'un Mitterrand en 1981, cet avocat de 57 ans recueille les fruits d'un long et patient travail commencé il y a plus de dix ans, lorsqu'il crée, à l'intérieur de la vieille UCR de Ricardo Balbín, la tendance Rénovation et changement, qui regroupe l'aile gauche et la jeunesse du parti.

Son objectif : jeter les bases d'une social-démocratie à l'argentine, qui permettent au radicalisme de retrouver son influence du début du siècle, au temps d'Irigoyen. Sous le régime militaire, Alfonsín défend les droits de l'homme et, sans remettre en cause le bien-fondé des revendications argentines, il se montre réservé lors de l'aventure guerrière des Malouines.

La guerre terminée, commence le processus préélectoral : il gagne alors la majorité des fédérations du parti, écrase aux élections internes le candidat de l'aile droite, Fernando de la Rua, et se met en campagne.

Entouré de conseillers dynamiques âgés de moins de 40 ans, Alfonsín parcourt inlassablement le pays et draine des auditoires chaque fois plus vastes. Avec des accents populaires qui ne sont pas sans rappeler la grande tradition péroniste mais un discours moderne et réaliste : c'est l'homme du changement dans la légalité.

À l'évidence, Alfonsín a élargi sa base électorale de départ, composée surtout des classes moyennes. Il a touché les jeunes — ouvriers compris —, dont beaucoup participaient à un scrutin pour la première fois. Il a mordu sur les travailleurs qui votaient habituellement péroniste et bénéficié de l'essentiel des voix de gauche (en 1973, elles s'étaient portées sur les justicialistes). Il a recueilli aussi les suffrages de la droite.

400 % d'inflation

Pour cet homme de centre gauche, au style radical mais aux idées parfois rocardiennes, dont l'élection a été confirmée par le collège électoral le 30 novembre, la prise de fonctions, le 10 décembre, se fait dans un véritable état de grâce. Mais les difficultés qu'il devra affronter sont énormes sur les plans politique et économique.

Il a annoncé des réformes de l'armée et de la CGT (Confédération générale du travail, syndicat unique, dominé par les péronistes), afin de réduire les pouvoirs exorbitants de ces deux institutions. Mesures nécessaires pour consolider la démocratie mais qui heurteront des intérêts puissants.

Surtout, il faudra faire face à une crise économique sans précédent : inflation de 400 %, dette extérieure de 40 milliards de dollars, PNB en baisse depuis deux ans, chômage record (20 à 25 %), pouvoir d'achat diminué. La confiance et les ressources de l'Argentine devraient permettre au pays de s'en sortir. Encore faudrait-il que l'opinion comprenne que le rétablissement ne sera pas immédiat. Pour cela, le soutien de toutes les forces politiques et sociales — à commencer par le justicialisme — ne sera pas de trop. On semble s'y orienter. 1984 dira si les promesses seront tenues.

Jean-Louis Buchet

Brésil

Un pays surendetté

Dissimulée en 1982, année du sauvetage en catastrophe du Mexique, la crise financière éclate au Brésil en 1983. Et avec quelle ampleur ! Quand les autorités de Brasília parviennent en janvier à un accord avec le FMI, nul n'a vraiment conscience de la gravité de la situation. On oppose encore la relative « sagesse » des Brésiliens à la « folie » des Mexicains. En fait, l'état de leurs finances est tout aussi catastrophique : écrasé par une énorme dette extérieure (quelque 100 milliards de dollars), incapable de faire face à ses échéances de l'année, aux prises avec une inflation à trois chiffres et cumulant des déficits publics, le Brésil est aux abois. Pis, comme on le verra en cours d'année, le redressement financier s'avère beaucoup plus difficile à mettre en œuvre que pour le Mexique.