L'affaire du Boeing 747 sud-coréen, abattu le 31 août au-dessus du Kamtchatka par la chasse soviétique, avec 269 personnes à bord, alors que l'appareil, s'étant écarté de sa route, violait l'espace aérien soviétique dans une région stratégique particulièrement sensible, n'améliore évidemment pas les relations soviéto-américaines.

Faux-pas des politiques ou manœuvre des militaires

Provocation, espionnage, faute de l'équipage de la Korean Airlines ou des militaires soviétiques, autant d'hypothèses émises sans qu'aucune conclusion nette soit tirée, la boîte noire du Boeing n'ayant officiellement pas été récupérée. R. Reagan décide des sanctions très limitées contre l'URSS qui, pour sa part, admet partiellement ses responsabilités.

Ce pragmatisme, on le retrouve d'ailleurs dans les relations économiques. En dépit de tout ce qui les sépare, Moscou et Washington signent, en août, un nouvel accord céréalier de cinq ans au terme duquel — agrobusiness is business — les Soviétiques pourront acheter pour 12 millions de t de blé, maïs et soja par an aux Américains. Détail : ce contrat comporte une clause anti-embargo. Une précaution peut-être inutile quand on sait le peu d'impact qu'eurent sur l'économie soviétique les différentes mesures restrictives prises par J. Carter puis par R. Reagan au nom des Droits de l'homme, de l'Afghanistan et de la Pologne, mesures qui furent d'ailleurs définitivement levées en août 1983.

Avec l'Europe occidentale, Moscou adopte, sur le plan diplomatique, un ton plus conciliant qu'avec Washington. C'est le cas notamment avec la RFA, dont le Kremlin sait utiliser à son avantage une opinion publique hostile, en majorité, à l'installation de nouvelles armes sur son sol. Youri Andropov, qui accueille le chancelier Kohl en juillet à Moscou, en profite pour rappeler que les missiles de l'OTAN causeraient des « complications » dans les relations de la RFA avec les pays de l'Est avant de souligner, toujours à l'attention d'un peuple qu'il sait réceptif : « quant aux Allemands, en RFA et en RDA, ils seraient amenés à se regarder à travers une haie serrée de fusées ».

Modération de ton aussi avec la France, bien que la position de Paris sur les euromissiles et, surtout, l'expulsion en avril des 47 diplomates et résidents soviétiques accusés d'espionnage — décision jugée « absurde » par Y. Andropov — ne facilitent pas spécialement les relations entre les deux pays.

Deux faits marquants : la visite à Moscou, en février, de Claude Cheysson, ministre des Relations extérieures, qui est reçu par Youri Andropov pendant une heure trente, et celle de A. Gromyko à Paris. Fixé au 6 septembre, le rendez-vous est reporté de quelques jours à cause de l'affaire du Boeing, dénoncée par la France comme un « crime ». L'Élysée qualifiera de « langage sans concessions » l'entretien de deux heures accordé par le président de la République au ministre soviétique.

Andrei Gromyko
Le doyen

Place de Smolensk, à Moscou, « le quai d'Orsay » soviétique, et dans toutes les ambassades d'URSS, on l'appelle A. A., et les diplomates les plus chenus ont du mal à se souvenir qu'ils ont pu avoir un autre ministre que lui. Lui c'est, bien sûr, Andréi Andreievitch Gromyko, recordman de durée de tous les ministres des Affaires étrangères de la planète.

74 ans depuis le 18 juillet 1983, dont 45 ans dans la carrière, il a connu aussi bien Roosevelt que Reagan, Churchill, de Gaulle, Adenauer et leurs successeurs, et aucun point du globe ne lui est inconnu. Stalinien sous Staline, khrouchtchevien sous Khrouchtchev, brejnévien sous Brejnev, il est évidemment devenu andropovien sous Andropov, cela d'autant plus que, dans la guerre de succession, il a très vite misé sur l'actuel numéro un. Monnaie de la pièce : Youri Andropov, qui fut son camarade de promotion à l'époque où il entrait au Politburo (1973), l'a nommé, le 24 mars 1983, premier vice-président du Conseil, sans lui retirer pour autant ses prérogatives de ministre des Affaires étrangères.