Présenté au début comme une doctrine économique néolibérale, le thatchérisme, en quatre années de pouvoir, a pris l'ampleur d'un certain populisme avec comme idées-forces le rejet de l'État providence, qui anesthésie le citoyen pour en faire un assisté, et le retour à des valeurs morales qui ont fait la grandeur de la nation britannique : patriotisme, travail, discipline. Des idées dont Margaret Thatcher s'est faite l'apôtre inlassable, dans un langage simple, simpliste pour certains, mais souvent convaincant, les élections le montrent.

Sa campagne électorale, menée à l'américaine, repose sur un acte de foi : « Nous sommes, répète-t-elle inlassablement, un grand pays, un grand peuple. Ensemble nous pouvons faire de grandes choses. » Ce langage de maîtresse d'école, qui exaspère ou fait sourire même certains conservateurs, passe la rampe lorsqu'il s'agit d'audience populaire. Non seulement la petite bourgeoisie se reconnaît dans ce Premier ministre qui n'a pas honte de ses origines de boutiquière mais le monde ouvrier, curieusement, n'y est pas insensible : 25 % des chômeurs ont voté conservateur en 1983. Plus frappant encore, 42 % des jeunes électeurs ont voté Thatcher.

À la croisée des chemins

La victoire de Margaret Thatcher doit néanmoins beaucoup à la faiblesse de ses adversaires. Certains l'ont même qualifiée de « victoire par défaut ». Empêtrés dans leurs contradictions, plus déchirés que jamais entre gauchistes et modérés, dotés d'un leader sans crédibilité nationale, les travaillistes font pauvre figure pendant toute la campagne. Leur programme, très axé à gauche et qui comporte l'abandon unilatéral de la force nucléaire britannique, est même désavoué par l'ancien Premier ministre James Callaghan.

Pour l'opposition, le résultat est un véritable désastre : les travaillistes perdent 4 millions de voix, ne recueillant que 29,3 % des suffrages contre 36,9 % en 1979. Un recul considérable. Le groupe travailliste aux Communes est réduit à 209 membres. Parmi les battus figure le leader de l'aide gauche Anthony Benn, victime, il est vrai, d'un remodelage de sa circonscription à Bristol. Le leader du parti, Michael Foot, est le premier à tirer les conséquences de la défaite en annonçant qu'il renonce à son poste. Il est remplacé le 2 octobre par un Gallois de 41 ans, Neil Kinnock, proche de la gauche mais populaire dans tous les milieux du parti.

Mais c'est tout le problème du recentrage du socialisme anglais qui est désormais posé. Le congrès des Trade Unions (syndicats), l'un des piliers du parti travailliste, en rappelle indirectement l'urgence en septembre. En donnant la préférence à la voie modérée et en acceptant de négocier avec le gouvernement de Margaret Thatcher, il montre que le temps d'une opposition pure et dure lui paraît révolu. Déjà, le refus des 250 000 mineurs de faire grève au printemps pour soutenir leurs camarades du pays de Galles, menacés par le chômage, avait été un désaveu d'une politique de stricte confrontation.

Autre vaincu : le nouveau parti social-démocrate (SDP) et le parti libéral montés à l'assaut des conservateurs sous le signe de l'Alliance. Celle-ci ne réussit pas la percée que ses brillants résultats dans les élections partielles des deux dernières années pouvaient laisser espérer. Sans doute le système électoral britannique ne laisse-t-il pas la place à un troisième parti : avec 25,6 % des suffrages — soit trois points de moins que les travaillistes —, l'Alliance n'obtient que 23 sièges aux Communes, le SDP étant plus pénalisé que les libéraux localement bien implantés. Deux des leaders du SDP, Shirley Williams et Bill Rodgers, ne sont pas réélus. Néanmoins, la performance de l'Alliance est loin d'être négligeable. Elle constitue même un avertissement à terme pour Margaret Thatcher. Car elle montre qu'il existe en Grande-Bretagne un vaste électorat centriste : l'Alliance arrive en effet en seconde position dans 312 circonscriptions et recueille au total près de 7 millions de voix.

Le désengagement de l'État

Comme si elle ne voulait pas s'attarder à des résultats électoraux qui ne font que la confirmer dans son entreprise, Margaret Thatcher constitue dès le 12 juin sa nouvelle équipe ministérielle, réduisant encore le nombre des modérés et confortant l'influence de ses partisans. C'est ainsi qu'est éliminé l'ancien secrétaire au Foreign Office Francis Pym, qui s'était trouvé à plusieurs reprises opposé au Premier ministre, en particulier sur le dossier des Malouines. William Whitelaw, en butte aux critiques de la droite conservatrice, perd le ministère de l'Intérieur, mais reste néanmoins membre du Cabinet avec le titre de lord du Sceau privé. Les Affaires étrangères reviennent à sir Geoffrey Howe, fidèle interprète des volontés du Premier ministre. Le difficile ministère de l'Emploi reste entre les mains de Norman Tebbit, étoile montante du nouveau conservatisme.