Pierre Mauroy demeure Premier ministre. Jean-Pierre Chevènement, leader de l'aile gauche du PS (le CERES), et Michel Jobert, l'ancien ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou, quittent l'un et l'autre le gouvernement de leur propre initiative et avec quelque fracas. L'équipe ministérielle, avec Jacques Delors no 2, Pierre Bérégovoy no 3 et Laurent Fabius à l'Industrie, est resserrée. Désormais, comme le souhaite d'ailleurs Pierre Mauroy depuis plusieurs mois, 15 ministres seulement assistent automatiquement au Conseil du mercredi (dont deux communistes : Charles Fiterman et Marcel Rigout), ainsi que le porte-parole du gouvernement, un poste ressuscité et confié au député-écrivain-journaliste Max Gallo. Ainsi est formé, au sein du ministère, un supercabinet dont on attend plus d'homogénéité et de vigueur. La césure politique de l'année 1983 se situe bien en cette fin de mars, avec le plan de rigueur et ce vaste remaniement. Les partisans de la sortie de la France du système monétaire européen (l'aile gauche du PS) ont été battus. Une ligne financière et budgétaire beaucoup plus orthodoxe et contraignante s'impose sous la conduite du tandem Mauroy-Delors. L'accueil de l'opinion est très frais. Tant les classes moyennes, qui regardent de plus en plus vers l'opposition, que les syndicats ouvriers enregistrent sans aucun plaisir les sacrifices demandés. Le climat est morose et la gauche affaiblie.

Jean-Pierre Chevènement
Pour une autre politique

L'enfant terrible du PS a beaucoup fait parler de lui en 1983. Cet ancien élève de l'ENA, né en 1939, député de Belfort, est le fondateur et l'animateur du CERES (Centre d'études, de recherches et d'éducation socialistes), considéré comme l'aile gauche du parti socialiste. Devenu, après l'accession de François Mitterrand à la présidence, ministre d'État, ministre de la Recherche et de la Technologie, il a de grands projets pour son ministère et il entreprend notamment de rapprocher chercheurs et industriels en organisant un colloque national en janvier 1982. Son départ du gouvernement intervient lors du remaniement de mars 1983, à la suite « de désaccords qui s'étaient manifestés sur les méthodes et la conception de l'action gouvernementales ». Dès lors, Jean-Pierre Chevènement va multiplier les articles et les déclarations « coups d'épingle » contre la politique économique de Jacques Delors qu'il affirme vouée à l'échec. Mais l'auteur d'une Autre politique sait jusqu'où il peut aller trop loin pour l'instant. Au congrès du PS à Bourg-en-Bresse en octobre, il affirme que lui et ses amis sont « solidaires du gouvernement » et il se rallie à la motion de synthèse. Personne, cependant, ne se hasarde à affirmer qu'il a dit son dernier mot.

Monique Madier

La défaite des municipales

Pourtant l'exécutif a soigneusement attendu que les élections municipales des 6 et 13 mars aient eu lieu avant de se résigner à ce réalisme austère. Cela n'a pas empêché la gauche d'y essuyer une sévère défaite. Depuis le début de l'année, les sondages étaient mauvais. L'opposition paraissait bien revigorée. Valéry Giscard d'Estaing avait publié dans l'Express divers « scénarios d'avenir » dont l'un envisageait des élections législatives anticipées. Jacques Chirac, très présent, avait — lors d'un congrès extraordinaire du RPR — rendu publics un projet politique et un « plan de redressement » économique prévoyant notamment une très large désétatisation. Raymond Barre, Jean Lecanuet critiquaient sévèrement les contradictions gouvernementales. Malgré un assez bon résultat aux élections régionales des DOM (départements d'outre-mer), la majorité attendait donc avec inquiétude ces élections municipales qui constituaient indubitablement la consultation la plus significative depuis la victoire de la gauche en 1981.

En fait, le 6 mars, la droite obtient au premier tour 50,9 % des suffrages exprimés, la gauche 39,7 % seulement. Le rapport des forces a clairement basculé au bénéfice de l'opposition. Au premier tour, la gauche perd 16 villes de plus de 30 000 habitants. Malgré un relatif redressement au second tour, elle en perd 15 autres. Jacques Chirac a obtenu un triomphe personnel en emportant les 20 arrondissements de Paris, faisant refluer nettement la gauche, bousculant les chefs de file socialistes (Lionel Jospin dans le XVIIIe arrondissement, Paul Quilès dans le XIIIe), installant ses jeunes lieutenants Jacques Toubon et Alain Juppé. Le RPR, qui a gagné 18 grandes villes, est le principal bénéficiaire de la consultation et réalise notamment en Île-de-France une percée impressionnante. L'UDF a conservé Lyon haut la main et emporte 8 grandes villes supplémentaires. La mobilisation de la gauche entre les deux tours a permis à Gaston Defferre de conserver Marseille d'un souffle (mais la campagne a été violente, contestée, et son challenger Jean-Claude Gaudin, président du groupe UDF à l'Assemblée, a obtenu plus de voix que lui). Édith Cresson a conquis Châtellerault à la gauche socialiste, unique ville importante dans ce cas. Pierre Bérégovoy à Nevers, Jacques Delors à Clichy, Jean-Pierre Chevènement à Belfort sont très difficilement élus dans des terres où la gauche dominait largement en 1981. Le parti communiste, surtout, a dû abandonner 16 grandes villes, dont plusieurs fiefs majeurs. Son emprise sur la région parisienne s'est beaucoup affaiblie et il s'est exposé à de très graves contestations dans plusieurs communes où les élections seront annulées par les tribunaux administratifs pour irrégularités et fraudes. L'extrême droite a réussi quelques percées locales. La gauche vient de perdre un test important.