Le texte, souvent placé dans sa bouche, avec ses tournures populaires, parfois marquées par la contamination de l'arabe, tout cela nous touche par sa minutie dans l'évocation du monde algérien, du monde de l'immigration à Marseille et à Paris, et aussi par tout ce que nous comprenons du drame de l'innocence menacée. C'est un livre que l'on aime pour les qualités de sa langue et pour ses qualités de cœur.

Il y a quelques années, Jean Yvane avait déjà attiré l'attention avec L'arme au bleu, un récit d'une patrouille perdue pendant la guerre d'Algérie. Cette guerre perdue posera sûrement de gros problèmes à la conscience littéraire humaniste, mais le recul manque encore et on ne peut guère signaler que Les serpents de Pierre Bourjade, écrivain un peu trop pressé de faire œuvre opportuniste pour être retenu et qui a fait jouer une transposition de Sophocle où Antigone devenait l'héroïne d'une anecdote de la Résistance.

Histoire et exotisme

Ce serait peut-être pousser un peu loin le goût littéraire du passé que de tirer argument de la vogue du roman historique dans la littérature populaire, ou un peu au-dessus dans des livres comme le roman de Bernard Clavel, Harricana, ou celui de Jean-Marie Dallet, Dieudonné Soleil, qui essaient de joindre les prestiges de l'histoire et ceux de l'exotisme. Michel Tournier (Gilles et Jeanine), qui met toujours son grand talent d'écrivain au service de l'équivoque, a réuni Gilles de Rais et Jeanne d'Arc. Hermary-Vieille n'a pas retrouvé la veine des mille et une nuits qui lui avait valu un prix Femina. Et pour le reste beaucoup de dames ont continué leurs travaux sans nous surprendre et surtout sans se surprendre et se dépasser elles-mêmes, Nathalie Sarraute (Enfance), Marguerite Duras (La maladie de la mort), Suzanne Prou (Le pré aux narcisses), Benoîte Groult (Les trois quarts du temps), Françoise Sagan (Un orage immobile)... Et que d'hommes d'ailleurs continuent à exercer honnêtement leur métier de romancier sans qu'on puisse dire pour autant qu'ils édifient une œuvre, Jean Dutourd (Henri ou l'éducation nationale), Yves Navarre (Premières pages), Christian Combaz (Oncle Octave), François Weyergans et des dizaines d'autres. Ce sont parfois des chroniqueurs sagaces des travers de ce temps et on pourrait y joindre Maurice Rheims et son Saint-Office. On connaît le mot de saint Louis de Gonzague, auquel on demandait en pleine partie ce qu'il ferait si on lui annonçait la fin imminente du monde. Il répondit qu'il continuerait à jouer à la balle au chasseur. Bien des écrivains continuent ainsi à jouer à la balle, mais ils ne sont pas saints, ni assurés de leurs fins dernières. Il faudrait mettre à part Henri Troyat, dont les œuvres et le succès reposent sur une réflexion psychologique sérieuse, Frédérick Tristan (Les égarés), dont l'œuvre est nourrie par une connaissance profonde des doctrines ésotériques, et peut-être également Jacques Lanzmann, qui exerce son talent en s'amusant, touche lui aussi à la question juive et pressent peut-être quelque chose de la sagesse des lamas bleus ou d'autres couleurs.

Faut-il rappeler que Femmes de Philippe Sollers a eu un succès de librairie et a défrayé la chronique pendant quelques semaines. Il est assez rare, en effet, de voir un champion de l'avant-garde, disciple de Barthes et de Joyce, se convertir tout à coup à la littérature de Gyp et de Victor Margueritte, l'auteur de La garçonne. Il y a beaucoup d'adresse intelligente et d'érotisme à la mode dans son livre, mais on garde l'impression que, s'il parle beaucoup des femmes et de faire l'amour, il n'en reste pas moins, selon le titre de son premier livre, prisonnier d'une curieuse solitude.

Qu'on me permette pour finir de signaler un beau livre instructif et émouvant traduit de l'iranien, mais l'auteur eût pu l'écrire lui-même en français, Les nuits féodales de Fereydoun Hoveyda. L'auteur, qui a déjà publié plusieurs livres chez un grand éditeur, se raconte ici. Son frère, ministre du Shah, partisan convaincu de la nécessité de moderniser l'Iran a été exécuté par le nouveau pouvoir qui règne sur le pays. Et lui, exilé dans un appartement de Manhattan, se demande s'il est bien lui-même et évoque pour nous sa vie familiale à Damas et à Beyrouth au temps des mandats de la Société des Nations, la lutte pour l'indépendance et ce qui suit. Nous revoyons l'histoire de l'Europe d'un point de vue qui n'a pas été le nôtre, celui du Proche-Orient en quête d'abord de lui-même. Et nous sommes peut-être amenés à nous demander si, à la recherche de son passé, notre littérature ne s'avance pas vers le déluge...