Une troisième partie raconte le sort de ces hommes et de ces femmes pendant la guerre et l'Occupation, à Paris, à Vichy et ailleurs. Ils adhèrent à tel ou tel camp, État français ou Résistance, selon des choix inscrits dans leur nature, sauf le jeune juif, qui n'a pas le choix et finit au maquis, où il trouvera bêtement la mort. Roland est résistant, Pierre devient ministre de Vichy, puis renonce, passe en Espagne, rejoint Alger, où il sera fusillé, nous le savons dès le prélude sinistre du roman.

Jean-Marie Rouart a voulu tout dire, la baignoire de la torture, les périls du résistant des villes et les campements des résistants des champs. Ses héros et ses héroïnes restent de bout en bout cohérents avec eux-mêmes et nous ne pouvons les condamner ou les haïr, on ne rejette que la trahison et la bêtise égoïste des politiciens. Le livre est un panorama ainsi qu'une prise de conscience réelle et personnelle sans déformation partisane de commande de l'âme française pendant une période trouble, qui est notre passé, mais le titre même, sans article, ne suggère-t-il pas que nous vivons peut-être une avant-guerre. C'est un roman complexe et probe, qui ne néglige ni les difficultés de la vie quotidienne, ni les plaisirs de la vie érotique et qui donne à réfléchir à ce temps et au nôtre.

On s'attend presque à rencontrer Simon, le héros de Pierre Schaeffer dans Prélude, choral et fugue, au détour d'un couloir à Vichy, chez le Pierre de Jean-Marie Rouart. L'itinéraire est presque le même que celui de ce jeune ingénieur alsacien, féru de littérature, qui se retrouve à Vichy et à Lyon à la tête d'une organisation de jeunesse à la mode de ce temps et qui réussit, lui, à se dédouaner dans la radio de la Libération.

Simon est au départ un chrétien fervent et scrupuleux, et, si la foi tient peu à peu moins de place, sa nature scrupuleuse persiste dans ses travaux et dans le grand amour brisé par la mort de la jeune femme qui est ici le choral. Livre énorme (près de 600 grandes pages serrées) qui veut être à la fois une autobiographie, une aventure intellectuelle et spirituelle, un tableau des mentalités de l'époque très lucide, une recherche de la sagesse. On y sent vivre un esprit agile, mais le sens du scrupule ralentit et retarde l'exposé à chaque instant et on s'impatiente un peu parce que l'on a l'impression de piétiner dans un terrain où le scrupule concerne moins Dieu que le narrateur Simon-Pierre lui-même. Chez les deux auteurs, celui qui a vécu cette époque et celui qui la reconstitue (comme d'une manière et pour des raisons toutes différentes, chez Patrick Modiano), la littérature française s'interroge rétrospectivement sur un épisode douloureux de la conscience.

Témoins ou complices ?

Et une question qui semble hanter cette conscience littéraire, c'est la question juive. Avons-nous été victimes, témoins impuissants ou complices de ce que l'on appelle l'holocauste ? Un nouveau roman d'Élie Wiesel, l'écrivain de premier plan qui fait figure d'incarnation de la conscience juive, historique et théologique, nous oblige à réfléchir sur les rapports des Français et des Allemands à propos de la question juive. C'est aussi le cas de La loi humaine de Rezvani, qui montre le retour d'un très jeune collaborateur quarante ans après. Écrivain tumultueux, abondant, qui ne fait pas toujours bien le départ entre l'abondance de l'inspiration et l'abondance de la diarrhée verbale, Rezvani, que l'on connaît depuis des années, semble ici mieux cerner le problème ou toucher à une plaie encore douloureuse. Et c'est aussi du sort des juifs que Jean Yvane traite avec humanité et tendresse dans son beau roman La femme sauvage, odyssée de Marie, juive d'Algérie qui vient à Paris en 1942 avec ses quatre jeunes garçons pour récupérer son mari Simon qui lui a été ravi par une femme et sans doute, hélas, par la Gestapo. Elle erre dans le quartier du Marais, entièrement consacrée à la recherche de l'homme qu'elle aime, sans presque se douter du danger terrible qui plane sur elle et sur les siens.