Ou alors il faut s'en tenir au théâtre de Boulevard, qui ne pose pas trop de problèmes dans le domaine de la compréhension. Encore faut-il y distinguer l'humour valable de la bêtise ou de la vulgarité. Parmi les réussites sans prétention, on citera volontiers Coup de soleil de Marcel Mithois, avec Maillan telle qu'en elle-même et l'éternel Jean-Pierre Aumont — astucieux coup d'œil sur l'évolution des mœurs dans la bourgeoisie contemporaine : du travail solide, au comique éprouvé. Un bon point également pour La fille sur la banquette arrière, de l'Américain Bernard Slade, qui a su glisser du sentiment parmi les filins du vaudeville dépoussiéré. À condition qu'il soit servi par la belle Annie Duperey, et Jean-Pierre Cassel, toujours élégant, même quand il est tout nu... On sera moins indulgent pour L'étiquette de Françoise Dorin, qui n'a tire d'une idée rigolote qu'une fable racoleuse, une manière de Roméo et Juliette, adaptée par Pierre Poujade.

Le grand art de Strehler

Mieux valait retourner voir Les Shakespeare d'Ariane Mnouchkine — le Théâtre du Soleil n'a pas désempli de l'année — ou découvrir celui de Bernard Sobel, à Gennevilliers. Son Coriolan ne manquait pas d'ambiguïtés (ni de longueurs), mais il avait de la force, de la tenue, et un interprète exceptionnel : Bertrand Bonvoisin. Moins convaincante, sa Marie Stuart valait surtout par l'altière et tendre présence de Christine Fersen. Sobel se serait-il laissé impressionner par les sociétaires de la Comédie-Française, qu'il dirigeait pour la première fois ? Jean-Pierre Vincent, leur nouveau patron, ne craint pas, lui, de bousculer leurs habitudes : il inaugure son règne par une création, Félicité, de Jean Audureau. Convaincra-t-elle plus que La lève ou Le Jeune homme, du même hauteur ? On peut se poser la question, car l'œuvre est difficile, désordonnée, littéraire, souvent nébuleuse, et le public traditionnel de la Salle Richelieu l'a plutôt mal reçue.

Il est vrai que ce public-là pourra toujours faire retraite chez Jean-Laurent Cochet, qui lui propose, au Théâtre des Arts, une saison de vingt pièces archiclassiques, jouées dans le plus pur style traditionnel, de Molière à André Obey, en passant par Labiche, Henry Becque ou Marivaux. Un Marivaux, qui n'aura guère de rapports, par exemple, avec Le prince travesti qu'a présenté Antoine Vitez, épure mozartienne poussée aux limites de l'abstraction algébrique. Étrange, insidieuse, élitaire fantaisie, mais si belle ! D'une beauté qui pouvait rappeler, en plus janséniste, l'art de Strehler, retrouvé avec tant de plaisir à travers les trop brèves représentations de l'inusable Arlequin serviteur de deux maîtres, La bonne âme de Se-Tchouan, habillée de grège et de sublimes transparences. Un avant-goût des spectacles prévus pour la fin de l'année à l'Odéon : La tempête de Shakespeare, en italien, et un peu plus tard, en français, avec des acteurs de chez nous, L'illusion de Corneille, qui sera l'un des premiers événements de l'an prochain et le début d'une grande aventure. Après tant de miracles à Milan, Strehler viendra-t-il enfin prolonger le nôtre, à Paris ?

Matthieu Galey

Danse

Paris à l'heure de Noureev

La disparition de Balanchine le 30 avril 1983 est ressentie dans le monde entier. Le XXIe Festival international de danse de Paris, qui l'avait invité, accueille à la rentrée de septembre une troupe orpheline encore en état de choc. La venue à Paris du New York City Ballet fut un événement d'autant plus important qu'avec la hausse du dollar elle risque de ne plus se reproduire de sitôt.

Le monde de la danse s'interroge sur la succession de Balanchine. Deux hommes l'assument, Peter Martins, qui a renoncé à la scène pour s'occuper de la compagnie, et Jérôme Robbins, le dauphin du chorégraphe, auteur de ballets réputés comme La cage, Fancy Free ou L'après-midi d'un faune. Il semble décidé à orienter le New York City Ballet vers un style plus contemporain.

Rudolf Noureev, directeur de la danse à l'Opéra de Paris. Cette nomination se place dans l'optique d'un renouvellement total de l'équipe administrative. À sa tête, un homme fort, Massimo Bogianckino, réputé pour son habileté et sa détermination, entend régner sur la maison comme en son temps Rolf Liebermann. Rudolf Noureev, lui, remplace Rosella Hightower avec des pouvoirs accrus et, bien sûr, son prestige de star qui joue sur les danseurs comme sur le public.