L'idée, aujourd'hui, est d'orienter des investisseurs vers l'achat de terres qu'ils seront tenus de louer à de jeunes agriculteurs dont la candidature aura été retenue par les offices fonciers à créer dans chaque département.

Mais les terres sont rares. Les transactions, à l'heure actuelle, portent sur à peine 500 000 ha par an : 1,5 % environ de la surface agricole utile de la France. Il faut donc contrôler les mutations, interdire les cumuls par les plus favorisés, donner des priorités d'achat. Déjà, toute une législation existe qui va dans ce sens. Mais Édith Cresson veut aller plus loin. En donnant aux SAFER la possibilité de louer les terres qu'elles acquièrent et que, pour l'heure, elles ne peuvent que revendre. En créant des sociétés d'investissements fonciers pour collecter des capitaux d'épargne ou réunir les concours de grands investisseurs — banques, compagnies d'assurances, établissements publics régionaux, par exemple — et les affecter à l'achat de terres destinées à la location.

Indiscutablement, son projet éveille de l'intérêt chez beaucoup de jeunes. Mais il n'est connu que dans ses grandes lignes. Et les organisations professionnelles agricoles, qui ont inspiré la législation actuellement en vigueur et estiment qu'elle est suffisante même si elle mérite quelques améliorations, redoutent que l'on en vienne à « l'étatisation du processus d'attribution du foncier ». Le ministre de l'Agriculture a beau se défendre de nourrir une telle intention, la crainte persiste. Certains d'ailleurs l'alimentent : la Fédération générale de l'agro-alimentaire de la centrale syndicale CFDT, notamment, qui écrit au ministre que « l'office ne doit pas être un nouvel outil aux mains des seuls agriculteurs exploitants, mais un outil aux mains des collectivités départementales et régionales... »

Reste, au surplus, à résoudre le problème financier. L'investissement foncier agricole est loin d'assurer une rémunération convenable des capitaux investis. Il ne rapporte pas 2 % net par an ! De quoi faire réfléchir les investisseurs les moins avisés. D'autant que l'évolution du prix des terres n'est plus ce qu'elle était. Durant de longues années, les prix ont augmenté à un rythme plus rapide que l'inflation. D'où la réputation de valeur-refuge de la terre agricole : non seulement le capital foncier était préservé des effets de l'érosion monétaire, mais, même encore, il offrait des perspectives d'intéressantes plus-values. En 1979, tout change, la tendance se retourne. Le prix des terres n'augmente même plus au rythme de l'inflation. Autrement dit, le capital foncier voit sa valeur réelle s'effriter : en 1979, il perd 1,4 %, l'année d'après 5,1 % et sans doute autant en 1981.

Ce phénomène a plusieurs causes. D'abord, la baisse des revenus des agriculteurs. Ensuite, la réduction de la demande des non-agriculteurs qui, plutôt que d'acquérir des terres à des fins de placement locatif, mettent à profit les possibilités qu'offrent les taux d'intérêt élevés. Enfin, la diminution de la demande de terres pour des usages non agricoles : urbanisation, industrialisation, grands équipements collectifs.

Ainsi le placement foncier perd-il son dernier attrait. Comment, dès lors, inciter les investisseurs à s'y intéresser, sauf à leur offrir un dédommagement, soit sous la forme d'avantages fiscaux, soit sous la forme d'une garantie de rémunération ? Ce problème n'est pas résolu.

Marchés

Le projet de loi sur les offices par produit est, lui, plus avancé. Après plusieurs moutures, il trouve enfin sa forme définitive aux derniers jours de mai. Et l'Assemblée nationale en entreprend la discussion à la fin juin. Mais lui aussi inspire des réticences dans les milieux agricoles. L'objectif, certes, n'est pas contesté : il s'agit de doter l'agriculture française d'instruments permettant de renforcer l'organisation des marchés afin d'assurer la régularisation des cours des produits et donc une meilleure sécurité de revenu aux producteurs.

Voilà longtemps que toutes les organisations agricoles poursuivent ce but. Et il y a des exemples de réussite incontestable : comme dans le secteur betterave-sucre, ou dans celui des vins d'appellation contrôlée. D'autres branches de l'agriculture, en revanche, n'ont pu se donner d'organisation aussi structurée et efficace. Pour diverses raisons : productions géographiquement dispersées, produits moins homogènes, produits périssables, offre atomisée face à une demande concentrée. C'est essentiellement là qu'Édith Cresson veut porter ses efforts : elle veut créer un office de la viande, un office des fruits et légumes, un office du vin, dont les producteurs d'appellations contrôlées ne veulent pas dépendre estimant que les problèmes auxquels ils sont confrontés — contrôle de la qualité, exportations, défense contre les contrefaçons — n'ont rien de commun avec ceux des producteurs de vins courants, dont l'organisation du marché est, il est vrai, déficiente.