On devine donc l'inquiétude des autorités qui n'oublient pas que les 500 jours de révolution pacifique qu'a vécus le pays étaient avant tout une conséquence de la crise économique. Sans cette débâcle, qu'un parti en plein désarroi était incapable d'enrayer, Solidarité n'aurait jamais gagné à sa cause dix millions de militants.

Du 5 au 10 septembre, puis du 26 septembre au 7 octobre 1981, lors de son premier et unique congrès, Solidarité démontre une fois de plus la force qu'il représente. Mais déjà les divisions qui règnent entre partisans d'une action politique remettant en cause les fondements mêmes du régime et tenants d'une action purement syndicale apparaissent, permettant à Moscou de dénoncer l'« orgie antisocialiste et antisoviétique » et de réclamer que Varsovie « prenne immédiatement des mesures énergiques et radicales », Lech Walesa, accusé par les plus radicaux de composer avec le pouvoir, n'est élu président du syndicat qu'avec 55 % des voix.

Prémisses

Déjà des signes avant-coureurs du putsch du 13 décembre transparaissent, que peu discernent pourtant. C'est, fin juillet 1981, le départ du gouvernement — où entrent trois généraux aux côtés de W. Jaruzelski — du négociateur des accords de Gdansk, M. Jagielski. C'est, à la mi-septembre, la dénonciation par le bureau politique du parti du « programme d'opposition politique » adopté par Solidarité. C'est, un mois plus tard, le limogeage de Stanislaw Kania à la tête du parti et son remplacement par W. Jaruzelski.

C'est aussi, le 23 octobre, l'envoi à travers tout le pays de détachements de l'armée (groupes opérationnels régionaux) chargés d'informer directement le gouvernement « de tous les phénomènes négatifs » et qui, à l'évidence, préparent déjà le quadrillage à venir. C'est encore la venue à Varsovie, le 24 novembre, du maréchal Koulikov, commandant en chef des forces du pacte de Varsovie, au moment où la Pravda invite les communistes à retrouver leur pureté idéologique et où les Izvestia dénoncent une nouvelle fois cette « contre-révolution qui aspire au pouvoir ».

C'est enfin la détermination avec laquelle le gouvernement fait évacuer par la police, le 2 décembre, l'école des pompiers à Varsovie, occupée depuis le 18 novembre par des élèves demandant que l'établissement, qui dépend du ministère de l'Intérieur, soit rattaché à celui de l'Enseignement supérieur.

Lech Walesa décrète alors « une alerte immédiate à la grève dans toutes les sections ». L'ajournement sans explication, le 11 décembre, du voyage que Pierre Mauroy devait effectuer en Pologne les 17 et 18 décembre est l'ultime indice de l'imminence d'un coup de force.

Tout au long de ce deuxième semestre pourtant, on avait pu espérer que les Polonais réussiraient l'impossible, c'est-à-dire l'émancipation même de la tutelle de l'État totalitaire. L'attitude de la Diète, qui adopte la loi sur l'autogestion et refuse la loi antigrève ou les pleins pouvoirs demandés par Jaruzelski, fait naître un fragile espoir. Tout comme la rencontre, le 4 novembre 1981, entre Lech Walesa, Mgr Glemp et le général Jaruzelski, pour tenter de concrétiser l'idée lancée en septembre d'un conseil d'entente national regroupant le Parti, l'Église et Solidarité.

Enregistrement

Mais la diffusion par la radio officielle, le 7 décembre, de l'enregistrement d'une réunion à huis clos du présidium de Solidarité montre le véritable objectif du pouvoir : décapiter le syndicat.

Les propos cités, appelant au changement de système, constituent en fait un prétexte supplémentaire pour agir vite et fort. On en a la preuve six jours plus tard.

L'autorité de l'Église

Le dimanche 9 mai, quelque cent mille personnes sont réunies à Cracovie pour un pèlerinage, quand le primat de Pologne, Mgr Jozef Glemp, prend la parole. Depuis une dizaine de jours, la situation est tendue à l'extrême dans les principales villes du pays. Et, par la voix de Mgr Glemp, l'Église polonaise va lancer un appel au calme, jetant dans la balance tout le poids de son prestige.

Certes, d'un côté le prélat demande aux pouvoirs publics d'engager « enfin le dialogue » avec la société, car « rien ne peut assujettir l'esprit des Polonais ». Mais, de l'autre côté, il n'est pas tendre avec les manifestants. Le pays étant, dit-il, « au bord du précipice », ses habitants doivent montrer la force de leur esprit et non celle « de leurs muscles ». Et il condamne ceux qui « exploitent le noble patriotisme de la jeunesse », autrement dit ceux qui ont lancé les manifestations.