Dans la majorité, enfin, Marie-France Garaud s'est déclarée le 23 octobre après un savant suspense. Sa cible principale ne cessera d'être le chef de l'État, contre qui elle publie notamment, au milieu de décembre, dans Le Monde — en guise sans doute de cadeau de Noël — une lettre ouverte aussi assassine que bien tournée.

Seul mystère théorique : Jacques Chirac, qui a décidé de prendre des distances jusqu'en janvier. Mais il a expliqué que, pour changer de politique, il fallait changer de président et qu'il était urgent de redresser le cap. Chacun en conclut donc qu'il sera sur les rangs. Il n'a pu qu'y être encouragé par les résultats des 7 élections législatives part elles qui, le 30 novembre, ont coûté 3 sièges à l'UDF, se sont soldées par un triomphe socialiste et ont surtout vu (c'est le facteur le plus neuf) une fraction de l'électorat RPR préférer les candidats du PS à ceux de l'UDF. Même si la session parlementaire s'achève tranquillement, la majorité est bien malade.

La politique aussi, puisque le personnage le plus typique de la période s'appelle Coluche. Le célèbre comique s'est en effet découvert tout soudain une vocation de candidat, mi par défi, mi par protestation. Il se mêle donc au combat avec un sens de la provocation et de la dérision qui remporte quelque succès. On l'écoute, on le commente. C'est l'effet Coluche. Il a un sens : il traduit un grand scepticisme sur les chances de la gauche et un véritable rejet du chef de l'État. Mais, dès que la campagne s'accélère, au début de 1981, il n'intéresse plus. Il aura servi de signal d'alarme grinçant et se retirera en mars, dans l'indifférence.

Bataille électorale

C'est que le temps de la bataille est venu. Jacques Chirac puis Valéry Giscard d'Estaing sont officiellement entrés en lice. Le premier trimestre de l'année 1981 est tout entier dominé par cette campagne bizarre, à la fois obsédante et morose. Ce n'est pas qu'il ne se passe rien d'inquiétant sur la scène mondiale ou d'angoissant pour l'économie française. Mais les événements paraissent maintenant presque intégrés à l'avance. Les électeurs s'attendent à une dégradation continue de l'emploi et à une crispation des relations entre Washington et Moscou.

Alors, dans ces conditions, la libération des otages américains de Téhéran, la tentative de putsch en Espagne, les orages polonais, l'installation de Ronald Reagan, puis l'attentat qui manque lui coûter la vie inquiètent, intéressent mais n'influencent pas. Les voyages officiels, plus rares en cette période (Raymond Barre au Maroc, Valéry Giscard d'Estaing à Rome), passent inaperçus. Le dernier sommet franco-germanique du septennat, le dernier conseil européen (celui de Maestricht), la visite d'Anouar El-Sadate lui-même ne provoquent même pas un frémissement. La politique étrangère n'intervient qu'à travers la campagne : Valéry Giscard d'Estaing s'en explique à la télévision ; c'est sa dernière émission Une heure avec le président. Il ne convainc que les convaincus. Jean François-Poncet, le ministre des Affaires étrangères, est reçu avec chaleur à Washington, la Pravda de Moscou présente de façon élogieuse le bilan du président. Les deux Grands préfèrent visiblement la continuité au changement, et Valéry Giscard d'Estaing à François Mitterrand : effet nul, sinon négatif.

Quant aux dernières initiatives économiques gouvernementales, elles paraissent désormais relever des figures imposées ou des hors-d'œuvre électoraux. Elles laissent de marbre. Le déficit commercial accru, l'annulation par le Conseil constitutionnel de quatre articles de la loi Sécurité et Liberté, les procès contre les autonomistes corses n'émeuvent plus : l'horizon, c'est désormais le 26 avril.

La cote personnelle du président et celle de son Premier ministre atteignent à ce moment des minimums historiques. Les sondages commencent à situer parfois François Mitterrand au dessus de 50 % pour le second tour. Les candidats déclarés jouent aux fléchettes sur la cible présidentielle. Michel Debré s'écrie : « Un septennat hélas, deux septennats holà ! », Georges Marchais dénonce « la république des châteaux et des cadeaux », Michel Jobert, qui joue encore avec l'idée d'être candidat, explique : « Valéry Giscard d'Estaing rendrait un grand service à son pays en ne se présentant pas ». Être le président sortant donne certes un surcroît de légitimité et de prestige. Cela n'équilibre pas, et de loin, l'inconvénient de servir de repoussoir général.