Même le Boulevard, qu'on dit en perte de vitesse depuis une bonne décennie, ne faisait pas trop grise mine à l'heure du bilan. Il faut dire qu'il avait joué les vedettes les plus sûres, et que la rentrée fut placée sous le signe des gloires à l'ancienne, au point qu'un amateur d'il y a vingt ans, sinon davantage, s'y fût trouvé à l'aise parmi des visages et des auteurs familiers.

Succès

Fidèle interprète de Barillet et Grédy, Jacqueline Maillan a conduit Potiche au triomphe, tandis qu'Edwige Feuillère et Jean Marais, qui se retrouvaient pour la première fois sur une scène depuis L'aigle à deux têtes, rendaient une nouvelle jeunesse, relative, à Cher menteur. Succédant à Marie Bell dans un rôle peut-être un rien vulgaire pour elle, mais efficace, Danielle Darrieux a servi La bonne soupe de Félicien Marceau pendant plusieurs mois, et Jeanne Moreau, qu'on n'y avait pas vue depuis longtemps, a repris du service au théâtre grâce à L'intoxe de Françoise Dorin, un petit portrait-charge fait pour plaire, et qui a plu, en dépit d'évidentes faiblesses et de facilités sans nombre. Plus étonnant fut l'engouement des spectateurs pour le Deburau de Sacha Guitry, une pièce en vers de 1918 dont on aurait pu craindre qu'elle ne survécût pas à son auteur ; il faut croire que la présence de Robert Hirsh suffisait à la rendre émouvante, à défaut d'être moderne, de même que Faisons un rêve, toujours de Guitry, a pu séduire à nouveau, parce qu'une certaine légèreté vieillit peut-être moins que des pensers profonds.

Également rare à la scène depuis quelques années, Delphine Seyrig a fait sa rentrée dans la périphérie parisienne avec une adaptation d'une nouvelle d'Henry James : La bête dans la jungle, où son élégance faisait merveille, à la limite de l'autocaricature, frontière carrément franchie par la vaillante Elvire Popesco, repartie à la conquête de la France profonde, éternelle Mamma d'André Roussin, vieux monstre sacré d'une vitalité sans égale. Mais, parmi les grandes comédiennes, c'est sans doute la plus discrète qui mérite un salut particulier : il s'agit de Suzanne Flon, créatrice de la troisième pièce de Loleh Bellon, Le cœur sur la main. Dans une extraordinaire composition de femme de ménage, Mère Courage des chambres de bonnes en butte à la sirupeuse hypocrisie d'une patronne qui se voudrait copine, l'interprète fétiche de tant d'auteurs aura réussi là sa plus déchirante, sa plus féroce incarnation, avec l'air de ne pas y toucher, comme toujours... Le comble de l'art, c'est l'invisible.

Marginal

Peu d'hommes parmi ces illustres, mais on pourrait y ajouter néanmoins deux acteurs d'exception, que leur carrière marginale met un peu à l'écart du starsystem. Dans le cas de Laurent Terzieff, qui avait tous les atouts pour devenir une étoile populaire, il s'agit d'un choix : il a volontairement préféré un théâtre ascétique, sans tapage ni moyens. Ce qui ne l'empêche pas d'être inégalable quand il fait revivre Milosz et son œuvre poétique, avec un talent d'une transparente intensité, ni d'avoir tiré de l'oubli une jolie pièce d'atmosphère de Wesker, Les amis, que sa présence illuminait d'un charme impalpable et souverain. Quant au malicieux Jacques Mauclair, à qui Ionesco doit tant, c'est un vieux drame tragi-comique de Tourgueniev qu'il a déniché : on ne pouvait rêver mieux que Le pique-assiette pour mettre en valeur la dérision d'une ironie si exquise de perfection qu'on la croyait à peine jouée.

Bien que Michel Piccoli se soit au contraire affirmé comme une vedette, surtout de cinéma, c'est avec l'humilité qui sied aux vrais comédiens qu'il s'est associé pour une saison à la troupe de Peter Brook, prestigieux metteur en scène de La cerisaie, aux Bouffes-du-Nord. Dans ce cadre vétusté, dont les tapisseries en ruine prenaient soudain valeur de symbole, s'est déroulée la plus dépouillée, la plus tendre, la plus juste représentation de la pièce de Tchekhov qu'il nous ait été donné de voir depuis celle de Strehler, Ici, pourtant, nulle recherche de nuances dans les beiges et les blancs : rien que des tapis, et le texte, lui seul, servi par des interprètes en état de grâce. Ce fut, sans conteste, la grande réussite de l'année, réconciliant pour un printemps la critique et les spectateurs dans une commune admiration, où l'intelligence avait sa part autant que la sensibilité.