Au moment de leur entrée dans la Communauté, les Anglais avaient bien vu ce risque et avaient obtenu des délais pour s'y préparer. Tout un mécanisme correcteur avait été construit pour faciliter la transition. Mais il avait été entendu qu'il ne jouerait plus à partir de 1980. Sans ces corrections, la note à payer pour 1980 par l'Angleterre devait atteindre 1,55 milliard d'unités de compte, soit l'équivalent de 9 milliards de F, c'est-à-dire plus que la somme due par la RFA (1,107 milliard d'UC) et 5 fois plus que la somme due par la France (0,322).

C'est la raison pour laquelle la discussion a pris un tour si violent lors du Conseil de Dublin entre Margaret Thatcher et ses partenaires. Prêts à considérer, comme Margaret Thatcher, que cette situation faite au Royaume-Uni est inéquitable et même inacceptable, ses partenaires ne sont pas pour autant disposés ni à reporter sur eux-mêmes la totalité du fardeau revenant à la Grande-Bretagne ni à prendre l'engagement que d'éventuels allégements seraient pérennisés, ce qui aurait signifié le renoncement aux principes de solidarité eux-mêmes.

Le Premier ministre britannique, seule contre tous, reste intraitable à Dublin ; elle fait monter les enchères en bloquant les décisions sur les prix agricoles. Ce qui provoque la colère des agriculteurs en France. François Guillaume, président de la FNSEA, parle même de « bouter les Anglais » hors du Marché commun. Aucune perspective d'accord ne se dessinant, il faut ajourner le sommet que l'on projette de réunir fin mars.

Bras de fer

Les deux négociations centrales sur le budget et sur l'agriculture ne peuvent, à coup sûr, être dissociées. C'est une partie de bras de fer qui s'engage entre la Grande-Bretagne et ses partenaires. La Grande-Bretagne ne veut rien lâcher sur les prix agricoles aussi longtemps qu'elle n'a pas obtenu satisfaction sur l'allégement de sa contribution. À l'inverse, la France entend assurer sans attendre le maintien du revenu de ses agriculteurs. Elle n'est pas la seule à estimer insuffisantes les propositions initiales de la commission (un relèvement de 2,4 % des prix agricoles seulement, en unités de compte).

Mais la commission, elle, se souvient que le Parlement européen a rejeté le projet de budget à la mi-décembre 1979 pour signifier qu'il faut mettre le holà à la progression des dépenses agricoles. Elle prévoit une surtaxe de coresponsabilité laitière qui doit dissuader les éleveurs d'augmenter leurs livraisons aux laiteries. Cette orientation n'est pas pour déplaire aux Britanniques, qui sont hostiles à tout relèvement des prix agricoles.

Pour faire patienter ses agriculteurs, la France obtient fin mars de dévaluer le franc vert de 3,7 %, ce qui permet d'augmenter d'autant chez elle les prix agricoles exprimés en francs.

Mais, faute de voir progresser les discussions à Bruxelles, le gouvernement français envisage sérieusement de prendre des mesures nationales pour maintenir les revenus de ses paysans.

L'animosité franco-britannique se nourrit par ailleurs des rebondissements de la guerre du mouton. Une guerre qui trouve son origine dans le fait que cette production n'avait pas fait l'objet, au départ, d'une organisation commune de marché, bien que prévue dans le Traité de Rome, mais restée inappliquée. Cette lacune n'avait guère de conséquence avant l'entrée des Anglais dans le Marché commun. Mais le Royaume-Uni est grand importateur de moutons néo-zélandais, gros producteur sur ses propres herbages et exportateur sur le continent européen, à des prix très compétitifs.

Guerre du mouton

Dès la fin de la période transitoire, en 1978, le Royaume-Uni revendique la liberté de circulation pour la viande de mouton à l'intérieur de la CEE. Aussi longtemps qu'une organisation européenne de marché n'apporterait pas de protection à ses éleveurs, la France s'estime en droit de conserver son dispositif national de protection.

La Cour de justice européenne, saisie par la commission à la demande des Britanniques, donne tort à la France, lui enjoignant de lever ses protections. La France n'ayant pas obtempéré, elle se trouve condamnée une seconde fois ; ce qui ne change rien, car la France se considère politiquement sinon juridiquement dans son bon droit. On ne voit pas, en effet, plaident les Français, pourquoi les principes de solidarité et de préférence financière — encore eux — ne s'appliqueraient pas au mouton comme ils s'appliquent aux autres grands produits agricoles.