Jean-Marc Roberts a réussi ce portrait un peu flou, quitte à nous laisser sur notre faim. Dans l'ensemble, c'est peut-être le roman le plus réussi, le plus équilibré techniquement, d'un auteur encore jeune, qui connaît très bien les milieux de l'édition, dont on a déjà souvent parlé pour les prix, comme on dit — et sa persévérance a été récompensée par le Renaudot, même s'il n'est pas encore certain que ce soit le début d'un véritable écrivain.

Émotion

Dans cette compétition, il a vaincu Jeanne Champion qui a publié son nouveau roman, Les frères Montaurier. C'est une œuvre importante d'un auteur de fort tempérament. Peinture d'une famille encore fortement attachée à la terre, et roman qui porte surtout sur la première partie de ce siècle. Jeanne Champion a une obsession, la folie, et un cauchemar, la sanglante boucherie humaine de la guerre de 14. À travers les chapitres dispersés et les nombreux personnages de son livre, ces deux thèmes s'expriment avec une grande force. La force de la vie même, de la vie charnelle, qui veut résister à tout, à la mort. Il y a des pages d'une violence terrible, un mouvement de protestation contre l'atrocité qui émeut profondément. Livre tumultueux, ce qui n'est pas toujours une qualité car cela ne va pas sans un peu de confusion, parfois même un peu d'excès. Jeanne Champion se laisse porter par son tempérament, sa puissance d'imagination, mais il lui arrive de forcer un peu la note, de rajouter un incident qui lasse notre confiance au lieu de la soutenir toujours plus loin. Ne boudons pas : c'est un écrivain qui tranche sur le peloton des romancières qui tirent la plume comme on tirait l'aiguille, et même sur le peloton de bien des écrivains masculins.

Puisque nous en sommes aux prix, ces jeux Olympiques de la puissance entre les grands éditeurs, on fera la place belle au Guetteur d'ombre de Pierre Moinot. L'auteur applique les règles du jeu traditionnel, joue et gagne dans un style d'une netteté toute classique. Ce n'est qu'un roman de chasse comme on en a lu beaucoup. Un homme quitte sa vie active et bavarde de journaliste parisien pour quelques jours de chasse dans la forêt vosgienne. Il a laissé aussi sa femme qu'il aime d'un amour fort et reconnaissant. Et il retrouve des habitudes de chasseur, une aubergiste, un vieux garde gravement diminué par la maladie. Il retrouve la forêt, c'est-à-dire la terre, et une terre qui lui parle, qui lui rappelle ce qui est essentiel à l'homme pour survivre. Et un gibier, un magnifique grand cerf qu'il va traquer patiemment, moins comme une bête, mais comme un adversaire à sa taille, c'est-à-dire presque comme un ami.

Ce qu'il chasse, c'est l'homme, l'homme en lui, celui qu'il est devenu parfois contre son gré, celui qu'il voudrait devenir pour être fidèle à l'honneur d'être homme. Il se dépouille de choses matérielles, il remonte dans l'histoire et la préhistoire vers le début, mais, à la fois, il se sent réchauffé, ranimé par les forces paniques de la terre et de la forêt, et il se dépouille aussi moralement de tous les bagages sociaux dont l'homme moderne s'accable par conformisme. Le livre est plein d'un profond et intelligent amour de la nature. Il est riche, peut-être à l'excès pour le lecteur non prévenu, de détails concrets, de souvenirs cynégétiques. Mais il est d'abord le combat d'un homme d'aujourd'hui pour trouver sa place entre le ciel et la terre. Rien n'est oublié des élans de la chair ou des élans de la foi, mais tout est mis à sa place de vérité. C'est peut-être, sous sa sage apparence, le roman le plus dionysiaque d'aujourd'hui, celui qui s'en remet à la sagesse des dieux de la Grèce, à ce paganisme éclairé qui est peut-être la religion qui a le mieux connu l'homme...

La littérature continue, et parfois le sillon d'un auteur se creuse un peu plus profondément. Jacques Lanzmann, un errant du monde moderne, découvre que tous les chemins mènent à soi. Pierre Boulle, toujours diaboliquement habile à créer des paradoxes destructeurs, à faire sauter les ponts, même ceux jetés sur la rivière Kwaï, nous fait pénétrer dans Les coulisses du ciel pour nous persuader qu'on n'y trouve peut-être ni dieu ni diable, mais un machiniste, un ensemblier, comme disait Giraudoux. Jean-Louis Curtis s'est lancé dans une grande entreprise, un roman dont deux gros volumes ont déjà été publiés, l'Horizon dérobé, en appliquant la même recette dont il se sert depuis quarante ans, le parallèle entre le destin individuel d'un petit nombre de personnages et le destin de la société française. Il ne perd rien de son don aigu d'observation, mais il a sans doute un peu plus de peine maintenant que ses héros ne sont plus de sa génération mais de vingt ou vingt-cinq ans plus jeunes.

Carrière

D'autres entrent dans la carrière où les aînés sont encore, plus ou moins valides. Inès Cagnati s'est présentée pour la troisième fois aux concours de fin d'année, mais son Lézard qui pleure n'a pas attendri le jury, peut-être parce que, plus que dans ses romans précédents, on sentait ici la broderie pour la broderie sans beaucoup de nécessité. Mais un second souffle est possible. Michel Lancelot, qui a essayé d'être un casseur de la culture en 1968, publie un roman comme tout le monde. Et Jean-Pierre Énard s'efforce d'établir un bilan d'ancien combattant dans Photo de classe. Il revient sur une photo d'une classe de seconde dans un lycée parisien en 1962, c'est-à-dire au moment de la plus forte révolte de ceux qui allaient peut-être mourir dans la guerre d'Algérie si elle se prolongeait, et il recherche ce que ses camarades, filles et garçons, sont devenus. Peut-être la photo est-elle prise de trop près, peut-être, malgré sa verve, l'auteur n'est-il pas encore capable de donner une vie indépendante à beaucoup de personnages, mais cela annonce un homme de talent.