La visite du président Giscard d'Estaing, du 19 au 21 juillet, va différer la crise. Et le chef d'État français encourage la jeune démocratie en promettant que la France va soutenir la candidature du Portugal à la CEE. Mais, les derniers lampions éteints, le CDS dénonce brutalement son accord avec le PS en retirant ses trois ministres du cabinet, afin, dit-il, d'« augmenter la marge de manœuvre du Premier ministre » en vue du remaniement jugé indispensable. Mario Soares, qui avait imprudemment annoncé qu'il renoncerait en cas de retrait des centristes, remplace immédiatement les trois ministres démissionnaires par trois socialistes.

C'est alors qu'intervient un coup de force imprévu : convoqué le 27 au palais de Belem, Mario Soares est destitué par le président de la République. Soupçonné de vouloir faire évoluer le régime vers le présidentialisme, le général Eanes écarte l'accusation et propose un choix aux partis : ou bien ils reconduisent la coalition PS-CDS, ou bien il se charge de constituer lui-même un cabinet avec des personnalités indépendantes. Devant le refus des socialistes de transiger, il désigne, le 9 août, un brillant manager de 50 ans, Alfredo Nobre da Costa, ancien ministre de l'Industrie du premier gouvernement Soares, et demande la « participation totale de tous les partis ».

Mais la nomination de ce ministère de technocrates a un effet désastreux sur la population des travailleurs et, le 14 septembre, le Parlement renverse le « gouvernement du président ». Tandis que Mario Soares tire la leçon de la crise en déclarant : « S'il n'est pas facile de gouverner sans appui explicite du président de la République, il devient pratiquement impossible de le faire contre la volonté des partis représentés dans cette assemblée. »

Contradictions

Le chef de l'État va-t-il dissoudre le Parlement ? Contre toute attente, Eanes, au cours d'une allocution télévisée, renvoie la balle aux partis : choisissez vous-mêmes. Puis il accorde un long délai de réflexion avant de désigner, le 25 octobre, un nouveau formateur, Mota Pinto, vice-recteur de l'université de Coïmbra et ancien ministre, un intellectuel ouvert au dialogue.

Cette fois, tout en critiquant le gouvernement, les partis ne se risquent pas à lui refuser l'investiture, qui n'est obtenue, le 13 décembre, que grâce à l'abstention du PS. Le président a remporté une manche en enfermant les partis dans leurs contradictions. Mais cette infirmité est durement ressentie au sein des formations politiques, qui, emportées par un mouvement centrifuge, se scindent en factions rivales : de nombreuses personnalités se détachent du PS, dont le congrès toutefois reconduit Mario Soares au secrétariat général ; cependant que 37 des 73 députés du PSD se rebellent contre la direction excessive de Sa Carneiro pour aller siéger parmi les « indépendants », dont la formation hétéroclite grossit à chaque crise.

Programme d'austérité

Mis en minorité le 23 mars sur son projet de budget, le gouvernement est maintenu par le chef de l'État. Mais un nouveau vote hostile le contraint à démissionner le 6 juin. Cette nouvelle crise intervient à un moment particulièrement inopportun où il convient de faire face à la situation économique très préoccupante. Le programme d'austérité, imposé par le FMI, a réduit le déficit de la balance des paiements à 775 millions de dollars en 1978 contre 1 300 l'année précédente. Mais le produit intérieur brut a baissé de 3 %, la production industrielle de 4 % par rapport à 1977, tandis que les prix ont grimpé de 25 %, alors que le gouvernement n'a relevé les salaires que de 18 %. Sur une population active de 3 500 000 travailleurs, 600 000 sont au chômage.

Les syndicats limitent les grèves cependant, et la restitution des terres à leurs anciens propriétaires n'a pas causé trop de troubles dans l'Alentejo, toujours plus sensible au communisme.

En revanche, des murmures se font entendre dans l'armée, où le fossé se creuse entre la hiérarchie et les éléments progressistes, nostalgiques de la révolution des œillets. Le 22 avril, plus de 1 000 sergents participent à un banquet pour commémorer le 5e anniversaire du 25 avril. Le lendemain, c'est au tour des officiers, réunis autour des exclus du régime : Otelo de Carvalho (versé dans les cadres de réserve depuis le 19 juin) et l'amiral Rosa Coutinho. « Nous serons toujours là pour défendre et pour exiger l'application intégrale de toutes les lois démocratiques, en particulier la loi constitutionnelle », proclame Vasco Lourenço, du Conseil de la révolution.