La Comédie-Française ne s'est pas distinguée non plus par une audace excessive, mais ce n'est pas son rôle, après tout. On notera cependant un Britannicus assez controversé, mis en scène par Jean-Pierre Miquel.

La tragédie politique l'emportait sur le drame passionnel, au point qu'on aurait cru assister parfois à une œuvre de Corneille, curieusement présentée en smokings et robes du soir, pour en montrer sans doute la relative modernité, ce qui n'empêchait pas Néron, Narcisse et compagnie de ressembler à des croque-morts égarés sur une scène nationale. Au moins y avait-il un effort de renouvellement, qu'on aurait en vain cherché dans Doit-on le dire ?, de Labiche, réglé selon les bonnes vieilles lois du vaudeville à l'ancienne par Jean-Laurent Cochet. Mais qui donc a jamais résisté à Labiche, sous quelque déguisement qu'il se présente, quand il est joué avec entrain par une troupe rompue à pareil exercice ?

Vingt ans après sa création au Théâtre Babylone, En attendant Godot a fait enfin son entrée au répertoire du Français. Enseignée dans tous les lycées, la pièce n'avait pas attendu cette formalité pour devenir un classique. Il n'empêche que Jean-Paul Roussillon, Michel Aumont, Georges Riquier, toujours dirigés par Roger Blin, n'ont pas démérité de leurs devanciers, bien qu'ils aient eu parfois tendance à tirer vers le burlesque à la Charlot ce drame dérisoire de l'homme sans Dieu.

Reprises

En reprenant Rhinocéros, tel qu'il l'a créé naguère, Jean-Louis Barrault ne s'aventurait pas beaucoup lui non plus et encore moins Claude Santelli, metteur en scène des Rustres servis par une pléiade de vedettes comiques, dont Michel Galabru, Pierre Mondy et Georges Geret. Même prudence au Théâtre des Variétés, où J.-L. Cochet passait en souplesse de Labiche au Boulevard Feydeau. Composé de trois célèbres pièces en un acte – Feu la mère de madame, N'te promène donc pas toute nue et On purge bébé –, comment ne pas s'assurer le succès de la soirée, quand on a Danielle Darrieux pour interprète, et des spectateurs gagnés d'avance ? Entre deux hoquets de rire, auront-ils été sensibles à la curieuse férocité misogyne qui se dégageait de cette brochette ? On ne les y aura pas aidés, mais qui sait ?

Avec la reprise de L'aigle à deux têtes, les jeux n'étaient pas faits. On y avait pourtant mis beaucoup d'atouts, dont les décors somptueux – trop somptueux ? – d'Yves Saint-Laurent et l'opposition, qui pouvait être intéressante, entre un jeune premier formé à l'école de Chéreau et de Régy, Hugues Quester, et une belle tragédienne traditionnelle comme Geneviève Page, idéale héroïne romantique. Mais le théâtre a ses mystères, inexplicables. Le courant n'est point passé, la pièce a paru soudain vieillotte, sans rémission, artificielle, presque indéfendable. La magie de Cocteau n'agissait plus.

Pagnol est-il plus vaillant ? On peut se poser la question. Certes, Topaze, solidement défendu par Henri Tisot, a retrouvé quelques-uns de ses fidèles ; peu de chances, toutefois, qu'il en ait gagné d'autres. Les ficelles de la pièce ont durci avec l'âge, à moins que ce ne soit l'hypocrisie qui fait des progrès si considérables qu'on n'en reconnaît plus la caricature dans ce véreux petit escroc, d'une modestie à faire rougir le moindre promoteur immobilier.

Virtuosité

Si l'on excepte la comédie-proverbe annuelle de Françoise Dorin, qui portait pour cette fois un titre à l'estomac : Si t'es beau, t'es con, les deux seules créations valables, au Boulevard, nous venaient de l'Est, évolution symptomatique à laisser rêveur un Lénine ou un Trotsky... Mais quoi de plus bourgeoisement sentimental, en vérité, que Le bateau pour Lipaïa d'Alexeï Arbousov ?

Cette comédie dramatique à deux personnages est à Tchékhov ce que Paul Delmée est à Debussy, mais l'alliance du charme slave et du roman-photo soviétique pouvait donner du plaisir parce qu'Edwige Feuillère et Guy Tréjan prêtaient leur virtuosité à cette musiquette, devant les camaïeux d'un décor admirable, qui devait être le dernier de Jacques Dupont.