Peter Brook et Terry Hands, en revanche, n'ont pas rencontré cette année l'assentiment unanime auquel ils étaient accoutumés, pour des raisons inverses et semblables à la fois. Avec Ubu, Peter Brook s'attaquait à un classique français, lui appliquant sa fameuse méthode du dépouillement systématique : plus de gidouille ni de chandelle verte pour la créature de Jarry. Mais alors que reste-t-il de cette baudruche, dont l'enflure fait tout l'intérêt ?

En dépit de l'adresse du travail, des gags et des trouvailles très proches du théâtre de rue, il y avait là comme un non-sens, qui réduisait l'œuvre à sa trame, c'est-à-dire peu de chose, d'autant que le texte disparaissait dans la bouillie presque inaudible d'une interprétation très internationale. Babel ne vaut rien aux pièces quand le mot compte plus que le geste.

Sans élan

Pour Meurtre dans la cathédrale, notre relative déception naissait du phénomène contraire : si la diction des acteurs de la Comédie-Française était irréprochable, la traduction du texte d'Eliot a paru bien plate dans la mise en scène hiératique de Terry Hands, conçue pour mettre en valeur le lyrisme d'un poème dont la beauté n'est pas passée d'une langue à l'autre. Il n'en surnageait qu'une lente réthorique sans élans, sans émotion, qui n'effaçait pas le grand souvenir de Jean Vilar, il y a vingt ans.

C'est probablement à Lyon, en fin de saison, qu'on l'a retrouvé le mieux, grâce à Roger Planchon, qui maintient, avec des hauts et des bas, le principe du théâtre populaire. Renonçant pour le moment à jouer un auteur qui lui est cher, ce jumeau qui écrivit L'infâme et Gilles de Rais, il est revenu à Shakespeare, nourri d'une expérience qui a fait de lui un autre homme.

Le théoricien, le novateur de jadis, l'un des premiers à marxiser le répertoire, de Molière à Marivaux, cède la place à un romantique assez inattendu pour déguiser Antoine, Cléopâtre et Périclès, prince de Tyr, avec des oripeaux de fantaisie, d'une anachronique impertinence, comme s'il s'agissait d'une super-production ou d'une bande dessinée. Les trames embrouillées gagnent en clarté à cette caricature, sans que l'âme des œuvres en soit altérée, car Planchon, plus que jamais, se montre sensible au chant profond de Shakespeare, à l'exaltation de l'amour qu'il sait y entendre.

Interprète d'Antoine, il a donné lui-même une force exceptionnelle au personnage, tandis que Claude Rich, éternel adolescent, trouvait dans celui de Périclès un rôle qu'on croirait écrit pour lui, entre l'élégie et le conte de fées pour grands enfants.

Évolution

Depuis qu'il s'est installé à Marseille, Marcel Maréchal, lui aussi, semble évoluer, mais vers une gravité plus affirmée, alors que son naturel le poussait plutôt, jusque-là, du côté d'une certaine bouffonnerie dérisoire. En reprenant Cripure, d'après le célèbre Sang noir de Louis Guilloux, Marcel Maréchal a démontré sa virtuosité dans une composition déchirante, toute en finesse, où se reflétaient à la perfection les rêveuses velléités de ce vieux professeur de province, perdu dans ses songes révolutionnaires.

Dans le même ton, c'est un Malade imaginaire presque tragique dont il nous a fait la surprise, un mort en sursis, plus proche de Beckett ou de Lear que de l'Argan ordinaire, mais combien fidèle au Molière agonisant qui lui a donné la vie... Son parent dans la recherche d'un autre Molière, Jean-Paul Roussillon, à la Comédie-Française, poursuit un travail parallèle. Vues par lui, Les femmes savantes se sont trouvées dépouillées du ridicule qui les accompagnait, Trissotin n'était plus un vaniteux imbécile mais le cousin de Tartuffe, et, si les abonnés n'ont pas retrouvé la satire anti-féministe qu'ils attendaient, nombreux sont ceux qui ont découvert ainsi quelque chose de nouveau. Même Sacha Guitry eût approuvé ce mini-sacrilège, lui qui disait : « Quoi de neuf ? Molière. »

Consacré

Dans le club des créateurs de premier plan, où Antoine Vitez a toujours son fauteuil réservé – mais il n'a rien donné cette saison, si ce n'est une image tronquée des Burgraves, qu'on pouvait considérer davantage en exercice qu'en véritable représentation –, il faut faire la place qui lui revient à Georges Lavaudant, qui est en train d'acquérir une réputation nationale sans avoir quitté la Maison de la culture de Grenoble.