Le nouveau gouvernement ressemble comme deux gouttes d'eau au précédent : sur 20 ministres, 18 participaient déjà à l'ancien cabinet. Une grande différence : les communistes ont décidé de le soutenir, en échange d'un droit de regard sur les actions entreprises. Jeudi 16 mars, jour historique également parce que, c'est le contraire d'une coïncidence, les Brigades rouges ont choisi cette date pour frapper l'artisan de ce rapprochement entre la démocratie chrétienne et le PCI : Aldo Moro.

Aldo Moro a 61 ans, c'est un homme du Sud, un juriste qui attend beaucoup de cette année 1978. Déjà président de la démocratie chrétienne, il est favori dans la course à la présidence de la République. Plusieurs fois ministre (de la Justice, de l'Éducation, des Affaires étrangères) et président du Conseil, c'est surtout l'homme d'une certaine collaboration avec les communistes.

Tragédie

Ce jeudi matin, il se rend justement au Parlement, pour le débat d'investiture du gouvernement de Giulio Andreotti. Il est un peu plus de 9 heures. Aldo Moro vient de quitter son appartement du quartier résidentiel de la Camillucia, au nord de Rome. Cinq gardes du corps ont pris place dans les voitures qui précèdent et suivent son véhicule. Le cortège arrive via Fani, un carrefour désert en ce début de matinée. Devant, une voiture freine brusquement. Surgissent alors les terroristes. Ils sont déguisés dans des uniformes de la compagnie aérienne Alitalia. Ils font feu, abattent les 5 gardes du corps d'Aldo Moro et emmènent celui-ci dans une voiture qui démarre aussitôt. L'opération a duré 12 secondes. Deux témoins seulement ont assisté à la scène. Ils ne peuvent donner à la police que des indications très limitées.

Rome et l'Italie apprennent la nouvelle avec stupeur. Aussitôt les dirigeants des syndicats lancent une grève générale. Deux cent mille personnes se retrouvent l'après-midi devant l'église Saint-Jean à Rome. On voit là se mêler les drapeaux blancs de la démocratie chrétienne et les drapeaux rouges du parti communiste. Les formations politiques réunissent leurs états-majors et mobilisent leurs militants.

Au Parlement, le débat d'investiture est le plus court de l'histoire de la République. Le 4e cabinet Andreotti obtient une majorité sans précédent : 555 députés sur 630 lui accordent leur confiance. Dans le pays aussi, face à cette épreuve, on sent un net besoin d'unité.

La réponse à ce défi, c'est d'abord le calme et le sang-froid. La quasi-totalité des hommes politiques rejette l'idée de lois spéciales, encore plus la proclamation de l'état d'urgence. L'Italie estime qu'elle a les moyens de répondre aux terroristes. Les terroristes qui attendent 48 heures pour revendiquer l'enlèvement.

Le samedi 18 mars, ils laissent dans une cabine téléphonique, en plein centre de Rome, leur communiqué no 1. Les Brigades rouges annoncent qu'Aldo Moro est détenu dans une prison du peuple et qu'il va être jugé. Les Brigades n'évoquent pas la possibilité d'un échange de leur otage contre des prisonniers ou une rançon.

Une photo d'Aldo Moro accompagne ce message. Le président de la démocratie chrétienne sans veste et sans cravate, triste et digne Derrière lui, le drapeau des Brigades rouges frappé de l'emblème du mouvement, une étoile à cinq branches.

Angoisse

Dans une certaine confusion, la police et l'armée mobilisent 30 000 hommes. Perquisitions, barrages, contrôles d'identité se multiplient, mais les résultats sont nuls. L'enterrement des cinq gardes du corps donne lieu à une grande manifestation de solidarité avec la police qui, en 1977, a déjà perdu 42 de ses membres. Aux funérailles assistent tous les représentants de l'État. La foule applaudit lorsque, à la sortie de l'office, elle voit les cercueils recouverts du drapeau italien. L'affaire Moro dure 54 jours. Du début à la fin, ce sont les Brigades rouges qui mènent le jeu en utilisant, tour à tour, deux de leurs armes favorites : les communiqués et le silence. Les communiqués (9 au total) sont le moyen pour les terroristes de faire connaître leurs théories politiques. Ils font allusion seulement de loin au procès lui-même, si ce n'est pour souligner qu'Aldo Moro n'a pas fait de révélations extraordinaires. Ces communiqués marquent les grandes étapes de l'enlèvement, avec l'annonce de la condamnation à mort et surtout (le vendredi 5 mai) la conclusion ; les Brigades déclarent alors : « nous exécutons la sentence ».