Un des sommets de la confrontation permanente entre les deux camps revêt, le 12 mai, la forme d'un long affrontement télévisé entre R. Barre et F. Mitterrand. Le leader du parti socialiste, qui n'est pas ce soir-là au mieux de sa forme (au point qu'une vague de rumeurs, déplaisantes et d'ailleurs démenties par les faits, le dise gravement malade), se laisse trop entraîner sur le terrain de l'économie et de la politique financière. Les sondages comme les commentaires donneront l'avantage aux points à son contradicteur. Au sein de la majorité, malgré cet intermède, J. Chirac accroît son autonomie et s'affirme de plus en plus, en sa qualité de président du parti disposant du groupe parlementaire le plus nombreux, comme le chef, n'en déplaise au président de la République et au Premier ministre.

Un débat qui se poursuit depuis des mois, mais débouche maintenant au Parlement, va un moment menacer de mettre le feu aux poudres : c'est la discussion du projet de loi organisant l'élection, en 1978, du Parlement européen au suffrage universel. Les gaullistes, entraînés par Michel Debré, farouche adversaire de toute fédération européenne et d'une extrême méfiance à l'égard de tout ce qui peut conduire à des formes de supranationalité, se rebellent. On en vient à se demander si le RPR ne va pas choisir cette occasion (ou ce prétexte) pour renverser le gouvernement. Finalement, la querelle s'achève sur une dérobade de part et d'autre : R. Barre engage la responsabilité de son cabinet, le RPR renonce à déposer une motion de censure, et le projet se trouve automatiquement adopté sans avoir fait l'objet d'un vote, par 0 voix contre 0 en somme.

Si on a pu, pendant quelques jours, s'interroger sur l'éventualité d'une crise, c'est parce que l'affaire coïncidait avec la dernière occasion, pour le président, le gouvernement, les giscardiens et les centristes, de modifier la loi électorale législative. Attachés au scrutin proportionnel, hostiles au système majoritaire uninominal en vigueur qui accentue la bipolarisation, la coupure en deux camps, les libéraux souhaitaient depuis longtemps obtenir cette réforme (inscrite au surplus dans le programme commun de la gauche) qu'ils jugeaient devoir leur être favorable. L'opposition absolue de J. Chirac et des gaullistes bloque cependant le changement. Et le débat sur le mode de scrutin s'achève, sans que la question ait été posée.

La controverse sur les élections anticipées, que J. Chirac a un moment souhaitées et que V. Giscard d'Estaing a écartées, se trouve du même coup terminée, du moins pour l'immédiat. En répétant qu'élu pour sept ans il demeurerait à l'Élysée même si la gauche l'emportait aux élections législatives, V. Giscard d'Estaing maniait une arme à double tranchant : la promesse en effet pouvait encourager une partie des hésitants à se prononcer pour l'opposition, la pérennité présidentielle constituant à leurs yeux une garantie ; à l'inverse, J. Chirac se montrait tout à fait sceptique sur la possibilité pour le chef de l'État de rester en place en cas de victoire de la gauche, assurant qu'en quelques mois, quelques semaines peut-être, il serait emporté.

Ces trois thèmes (réforme du mode de scrutin, élections anticipées, conséquences institutionnelles d'une victoire éventuelle de la gauche) font l'objet, au printemps et au début de l'été 1977, d'innombrables commentaires, interventions, polémiques et supputations. La gauche observe ce remue-ménage plus qu'elle n'y prend part. La majorité semble se complaire dans les querelles et les discussions, parfois byzantines. Le temps passe, et avec lui la possibilité de traduire en actes les deux modifications du processus électoral — la loi et la date — qui deviennent ainsi peu à peu des réflexions théoriques sur les occasions manquées. Car la politique de présence inaugurée par le président de la République, si elle le conduit à s'adresser très souvent aux téléspectateurs, aux lecteurs de tel ou tel journal, aux habitants d'une région visitée, finit par lasser plus qu'elle ne convainc faute de contenu concret. Quand, par exemple, le 8 juin, V. Giscard d'Estaing débat toute une soirée avec les élèves d'une classe de lycée de Lyon, le spectacle intéresse sans doute, mais le profit politique de l'opération paraît bien mince, pour ne pas dire inexistant.