Charles Denner, c'est tout de même François Truffaut qui lui rend pleinement justice. En construisant son nouveau film, L'homme qui aimait les femmes, sur la personnalité de cet acteur un peu secret, un peu angoissé, un peu étrange et très séduisant. L'homme qui aimait les femmes, récit en demi-teintes d'une solitude, bien plus qu'étalage des succès d'un dragueur, déconcerte les amateurs d'émotions fortes. Mais Truffaut s'y montre, comme toujours, d'une sensibilité pudique, à fleur de peau, qui le met à part, mais aux toutes premières places, dans un cinéma français trop souvent beaucoup moins délicat.

À part aussi, incontestablement, se place Jacques Perrin, acteur-producteur, qui voit la réalisation d'un rêve vieux de dix ans : l'adaptation cinématographique du chef-d'œuvre de Dino Buzzatti, Le désert des Tartares. Tourné par l'Italien Valerio Zurlini dans l'extraordinaire fort de Bam, aux confins de l'Iran, le film, où Jacques Perrin acteur est entouré d'une prestigieuse distribution internationale, tenait de la gageure. S'il n'est qu'à demi-réussi, la beauté de ses images, l'austère gravité de son ton le placent parmi les œuvres les plus estimables de l'année.

Révélations

Une année qui, outre la bonne tenue des valeurs sûres, a tout de même compté quelques importantes révélations. Celle, d'abord, de René Féret, avec sa Communion solennelle, choisie pour représenter la France à Cannes. Après un premier film quasi confidentiel (Histoire de Paul), René Féret s'impose comme le chantre chaleureux et tendre de la France éternelle, celle des paysans du Nord, des mineurs durs au travail, des petit-bourgeois pleins de principe ou des bons vivants amateurs de petites femmes. Une fresque, vivante et juste, où chacun a souvent l'impression de feuilleter son propre album de famille. Et d'où, dans une interprétation très homogène, se détache, Philippe Léotard.

Le même acteur, prodigieux de naturel, de sobriété et de cette présence qui faisait naguère la force d'un Gabin, crève l'écran dans une autre bonne surprise de l'année : L'ombre des châteaux, de Daniel Duval, jeune metteur en scène dont on avait naguère salué le premier film, Le voyage d'Amélie. Une histoire pas bien gaie, dans le sous-prolétariat du Nord.

Au chapitre des révélations, boudé en France, mais honoré avec éclat à Hollywood avec l'Oscar du meilleur film étranger (un Oscar auquel personne ne s'attendait), le premier film d'un réalisateur venu du cinéma publicitaire, Jean-Jacques Arnaud. La victoire en chantant (rebaptisé à Hollywood Noirs et Blancs en couleurs) conte, sur le mode grinçant (le scénario est de Georges Conchon) l'équipée guerrière d'une poignée de commerçants français perdus au fin fond de l'Afrique pendant la Première Guerre mondiale. Jean Carmet et Jacques Dufilho, notamment, y sont plus vrais que nature en petits Blancs cocardiers et bornés. Maladroit mais incisif, le film avait été boudé lors de sa première sortie. L'Amérique en a fait un événement international.

Au chapitre des révélations toujours, il faut également citer un autre premier film, entrepris par un réalisateur de 29 ans sur un sujet encore brûlant : La question, de Laurent Heynemann. C'est l'adaptation fidèle, mais sans violences inutiles, du livre d'Henri Alleg qui dénonçait, en 1958, les tortures pratiquées en Algérie avec l'assentiment du gouvernement français. Le film est grave et fort, remarquablement interprété, en outre, par un acteur suisse, Jacques Denis.

À signaler encore le premier film de Pierre Lary, Le diable dans la boîte, avec Jean Rochefort : une satire souriante du monde des bureaux et une peinture assez juste, derrière l'humour et la charge, du problème, aujourd'hui brûlant, de l'emploi. À ne pas oublier enfin, L'affiche rouge, de Franck Cassenti, évocation originale de la condamnation à mort d'un groupe de résistants pendant la guerre, et, dans un tout autre registre, intimiste et pudique, le premier long métrage d'un réalisateur de télévision, Bernard Bouthier : Touche pas à mon copain.

Déceptions

On peut oublier très vite, non seulement les premières tentatives de David Hamilton (Bilitis) et de Bruno Gantillon (Servante et maîtresse), mais aussi les erreurs de plusieurs metteurs en scène de renom : ni Chabrol, dans Alice ou la dernière fugue, ni Francis Girod avec René la Canne, ni Walerian Borowczyck avec La marge ne donnent cette année leur meilleur film. Pas plus que Jacques Doniol-Valcroze (La femme fatale), Édouard Molinaro (Dracula père et fils, d'après le pourtant délicieux roman de Claude Klotz, Paris-Vampire) ou... Just Jaeckin, sans Sylvia Kristel cette fois, mais avec la belle Françoise Fabian, embarquée on ne sait trop pourquoi dans la galère peu reluisante de Madame Claude. Françoise Fabian se rattrape un peu dans le premier film de Françoise Sagan, Les fougères bleues.