Le fait est patent lors de la session plénière du Comité central, les 25 et 26 octobre. À aucun moment, dans le discours qu'il prononce, le secrétaire général ne fait référence à la collégialité. Rendant compte de la politique économique et étrangère de l'URSS, il omet le « nous », pour ne s'exprimer qu'à la première personne.

Cette mise en avant est encore renforcée par la publication dans la presse soviétique, dès le lendemain, de son intervention : il est tout à fait inhabituel que ces rapports, réservés aux plus hauts dirigeants de l'appareil, soient ainsi rendus publics, et, pour tous les observateurs, cet accroc aux traditions signifie que Brejnev a voulu démontrer qu'il était le patron incontesté.

Moins de deux mois plus tard, le 19 décembre, son 70e anniversaire et les manifestations qui l'entourent marquent encore une accentuation du culte. Tout comme pour Joseph Staline en 1949 et Nikita Khrouchtchev en 1964, tous les dirigeants soviétiques et ceux des partis frères (à l'exception du maréchal Tito) sont là pour lui adresser les louanges les plus flatteuses et lui remettre les plus hautes distinctions.

« Les éloges ne me font pas tourner la tête » affirme Leonid Brejnev, qui, pour consolider son ascension, s'entoure d'hommes à lui. En septembre, c'est la nomination, au poste de premier vice-président du Conseil, de Nicolas Tikhonov, 71 ans. En octobre, celle de Yakov Riabov, 48 ans, comme secrétaire du Comité central. En décembre, celle de son fils, Youri Brejnev, comme vice-ministre du Commerce extérieur. En mai, enfin, celles d'Evgueni Tiajelnikov, 49 ans, à la direction de la Propagande, de Boris Pastoukhov, 44 ans, comme premier secrétaire des Komsomols et de Constantin Roussakov, 68 ans. Ce dernier, fidèle entre les fidèles, entre, lui aussi, au secrétariat du Comité central. Il remplace Constantin Katouchev, 50 ans, jusqu'alors chargé des relations avec les PC au pouvoir et nommé, en mars, vice-Premier ministre et représentant de l'URSS au Comecon, ce qui, pour certains, passe pour une disgrâce.

En dépit de ces mouvements internes, la vieille garde est maintenue au pouvoir.

Limogeage

Il faudra attendre le mardi 24 mai pour découvrir que la troïka formée par Brejnev (70 ans), Kossyguine (73 ans) et Podgorny (74 ans) et qui coiffait en théorie les instances suprêmes de la direction soviétique n'est pas inamovible. Le président du Soviet suprême est en effet « libéré de ses fonctions » au Politburo, sans qu'aucune explication ne soit donnée à son limogeage. La mesure, brutale, inattendue, suscite de nombreuses hypothèses ; la plus courante est qu'il s'agit là de l'aboutissement d'une longue période de lutte d'influence au Kremlin, dont Brejnev sort grand vainqueur. Sa nomination comme président du Soviet suprême lui apporte un surcroît de gloire. Mais L. Brejnev justifie ce cumul des deux fonctions par la seule logique qui veut que l'homme qui représente son pays à l'étranger (lui-même) le fasse non seulement en tant que secrétaire général du PCUS (comme c'était le cas jusqu'alors), mais aussi en tant que chef d'État.

L'élimination de Nicolaï Podgorny est probablement liée au projet de la nouvelle Constitution (exposé ce même 24 mai par L. Brejnev devant le Comité central et rendu public le 4 juin). Cette Constitution (la quatrième dans l'histoire de l'URSS) prévoit, dans son article 118, la création d'un poste de Premier vice-président au présidium. Le no 2, qui reste à désigner, prendrait à sa charge un certain nombre de fonctions administratives, permettant au nouveau chef d'État d'échapper aux traditionnelles obligations : réception, inauguration, etc.

Le projet doit être adopté en octobre 1977 par le Soviet suprême.

Contestation

La publication de ce projet à quelques jours de l'ouverture de la conférence préparatoire de la rencontre européenne de Belgrade, le 15 juin (suite au Sommet d'Helsinki) doit permettre aux autorités soviétiques de renforcer l'image de marque qu'ils vont défendre. L'un des articles souligne que la politique soviétique est basée sur la « coexistence pacifique entre États à régimes sociaux différents ». Un autre énumère « la non-ingérence dans les affaires intérieures » et « le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales ». À une condition pourtant : qu'il ne soit pas porté « atteinte aux intérêts de la société et de l'État ». Ce qui autorise les interprétations les plus sévères. Ceux qu'on appelle les dissidents peuvent en témoigner chaque jour et la contestation tout au long de l'année s'intensifie dans trois directions.

Les régionalistes

Arméniens, Géorgiens et Lituaniens s'insurgent contre le centralisme. Dix-huit Arméniens sont emprisonnés en décembre, pour avoir demandé au gouvernement de leur République la légalisation d'un parti d'opposition et un référendum d'autodétermination. Mais c'est probablement en Ukraine que la dissidence nationaliste se manifeste avec le plus de vigueur. Un groupe de surveillance des accords d'Helsinki y est particulièrement attentif aux entorses faites aux droits de l'homme et ne craint pas de dénoncer comme provocation du KGB les explosions dans le métro de Moscou en janvier 1977. La répression en Ukraine se traduit par une censure très dure à l'égard des intellectuels, souvent contraints de devenir ouvriers, gardiens de nuit ou chômeurs. Pour la dissidence publique d'un notable, les autorités s'efforcent de fabriquer à son encontre un délit de droit commun : corruption, trafic de devises, etc. Il en est ainsi pour Mykola Roudenko, président du Groupe ukrainien, arrêté le 5 février.

Les refuzniki

Les refuzniki sont les Juifs qui n'ont pas reçu l'autorisation d'émigrer en Israël. Un « renouveau de la conscience juive », notamment parmi les jeunes, désoriente quelque peu les autorités soviétiques. Ainsi, le docteur Mikhail Stern, pendant trente ans membre du PC, condamné en 1974 à huit ans de travaux correctifs pour avoir accepté de modestes cadeaux de sa clientèle, est relâché en mars 1977. Il obtient même un visa de sortie.