Le procès du brigadier s'ouvre le 14 juin à Lausanne et se déroule à huis clos pendant quatre jours. Verdict du tribunal militaire : dix-huit ans de prison. Une part de mystère planera longtemps sur les tiroirs à double fond des professionnels de l'ombre. En attendant, le Département militaire fédéral, sans dire mot, réorganise à toute vapeur ses dispositifs confidentiels.

Embarras

Le mois de décembre met de nouveau la Suisse dans l'embarras. Il s'agit, cette fois, d'un citoyen hollandais : Pieter Nicolas Menten, arrêté à Zurich sur mandat international lancé par la justice de son pays. On l'accuse d'avoir été, pendant la guerre, un membre actif des SS et d'avoir participé à de nombreux massacres. Son cas paraît grave, ses exactions très clairement prouvées. Mais elles remontent à plus de 30 ans. Il y a donc, en droit suisse, prescription.

Quelles dispositions invoquer pour renvoyer Menten en Hollande ? Le Conseil fédéral se souvient à temps d'un arrêté qu'il avait pris en 1965, et qui n'avait jamais été soumis à l'approbation du Parlement. Par ce texte, il s'autorise lui-même à expulser des étrangers « dont il est établi qu'ils ont commis des crimes de guerre ou des crimes contre l'humanité ou envers lesquels on a de graves soupçons qu'ils aient commis de tels actes... » Les expulser, mais aussi choisir leur lieu de destination. Autrement dit, les livrer à leurs juges. C'est, du double point de vue politique et moral, inattaquable. C'est du point de vue juridique, très contestable.

Le gouvernement proposera donc aux chambres de compléter la loi sur l'assistance judiciaire, en y stipulant que la prescription pénale ne s'applique pas aux crimes de guerre. Le Parlement ne manquera pas de donner son accord. Une gêne subsiste : contrairement à toutes les règles de l'« État de droit », Menten, qu'on le considère ou non comme un tortionnaire, aura été frappé par une disposition rétroactive.

Manifeste démocratique

Mais la cascade des affaires ennuyeuses continue. En novembre, un mouvement de gauche zurichois, qui s'intitule le Manifeste démocratique (curieuse étiquette, évidemment traduite de l'allemand), fait savoir qu'il a découvert et photocopié les archives secrètes d'un professionnel de l'anticommunisme, Ernst Cincera, lieutenant-colonel dans l'armée, du reste connu de longue date pour vouer son temps à la chasse aux sorcières. Histoire de nouveau très embrouillée, dont il ressort néanmoins que le Manifeste démocratique a violé le domicile de Cincera... et qu'il y a découvert des pièces étranges : un document qui relate, malgré le secret bancaire, les circonstances exactes dans lesquelles un homme de gauche a ouvert un compte à Berne pour y rassembler des fonds ; de la correspondance privée ; des procès-verbaux ; le dossier d'un psychologue engagé par une clinique municipale zurichoise, et qu'on soupçonne de nourrir des convictions hétérodoxes... Résultat : Cincera et le Manifeste démocratique portent plainte l'un contre l'autre ; et, pendant que la justice poursuit une lente et difficile instruction de la double cause, les commentateurs politiques, selon leur position sur l'échiquier, louent celui-là de lutter contre la subversion, félicitent celui-ci d'avoir interrompu les activités d'une scandaleuse officine de délation (car certaines autorités, Zurich en tout cas, ont utilisé ses fichiers), ou choisissent la position du milieu : les deux adversaires sont également détestables par leur fanatisme, par leurs méthodes et par leur désir d'électriser l'atmosphère.

Polémique

Il faut dire que cette atmosphère, décidément, crépite. À Genève, le conseiller national (socialiste) Jean Ziegler, auteur d'un pamphlet désormais connu dans l'Europe entière : Une Suisse au-dessus de tout soupçon, devient le héros d'une étonnante bataille. Il enseigne la sociologie à l'université de la ville de Calvin. Mais il n'a pas encore le titre de professeur ordinaire. Il le demande donc. L'Université appuie sa candidature. On ne peut choisir un plus mauvais moment : le monde politique n'a pas digéré le livre de Ziegler, dans lequel on a découvert, outre une incroyable quantité d'erreurs de fait, une mythologie révolutionnaire qui peut faire naître des doutes sérieux quant à la rigueur et à la qualité des cours dispensés par « ce professeur très extraordinaire » (ainsi l'a surnommé la Tribune de Genève).