Consécration extraordinaire de celui que la presse américaine avait déjà désigné comme l'« homme politique de l'année » et dont la nomination, moins d'un an plus tôt (le 4 juillet 1976) par le souverain, avait déclenché un tollé, tant en Espagne qu'à l'étranger. Succédant au vieux franquiste orthodoxe Arias Navarro, l'arrivée au pouvoir d'Adolfo Suarez avait été qualifiée par le libéral Garcia Trevijano de « retour à la politique pratiquée par le franquisme des années 60 » ; le communiste Camacho prédisait : « L'avenir même de la monarchie est en jeu » ; tandis qu'un des augures de la presse française, évoquant « l'inexplicable désignation de ce phalangiste », jugeait avec une assurance méprisante : « Le jeune souverain n'a sûrement pas montré beaucoup de finesse politique dans cette affaire. »

A. Suarez, petit bourgeois pauvre, au regard triste, commence sa carrière dans les postes subalternes de la fonction publique. Il connaît la première chance de sa vie lorsqu'il devient le chef des Relations publiques du tout-puissant amiral Carrero Blanco, son prédécesseur à la présidence du gouvernement. L'amiral le remarque et le nomme gouverneur de Ségovie puis, en 1969, directeur général de la Radio et de la Télévision. En mars 1975, il devient vice-ministre du Mouvement. Mais le ministre, Herrero Tejedor, meurt dans un accident de voiture le 12 juin 1975, et voici Adolfo Suarez (42 ans) muni d'un portefeuille, fait rarissime dans les annales franquistes.

Ouverture

Ministre de la Phalange, de l'ultime gouvernement de Franco, Suarez était-il lui-même phalangiste ? Rien n'est moins évident. Ce qui l'est davantage, c'est que le roi avait su reconnaître dans cet homme de sa génération, travailleur infatigable et discret, les qualités de celui qui serait susceptible de conduire au mieux le processus de démocratisation.

Rude tâche que celle d'effacer, sans accroc ni faiblesse, 40 années de dictature et les terribles souvenirs de la guerre civile, de résister aux pressions antagonistes avec fermeté et doigté, pour instaurer de nouvelles institutions.

Dès sa première allocution, le 6 juillet 1 976 le nouveau président du Conseil indique ce qu'il est et ce qu'il veut : « J'appartiens à une génération qui a connu seulement la paix », « Je veux dialoguer, écouter, accepter des propositions et agir, en accord avec la Couronne, pour qu'aucune cause juste ne soit oubliée. »

Mais la constitution du cabinet a été compliquée par le fait que la plupart des personnalités appartenant à la droite libérale, furieuses que ni le comte de Motrico ni Manuel Fraga Iribarne n'aient été choisis par le souverain, refusent les portefeuilles qu'on leur propose. Ce n'est que le 8 juillet que le ministère au complet prête serment devant le roi, au palais de la Zarzuela. Parmi les ministres, de brillantes personnalités, comme Marcelino Oreja aux Affaires étrangères, Rodolfo Martin Villa à l'Intérieur (déjà titulaire dans le cabinet d'Arias Navarro), Ignacio Garcia Lopez au Mouvement. « Faites en sorte, leur recommande Juan Carlos, que la participation de tous, dans la détermination de notre avenir politique, soit possible. »

Dès lors, tout va aller très vite, en dépit de l'opiniâtre et sournoise résistance des Cortes, toujours dominées par la vieille garde franquiste. Lors du second conseil des ministres, le président propose au roi l'organisation d'un référendum sur la réforme constitutionnelle à l'automne et d'élections générales avant le 30 juin 1977.

Amnistie

Pour vaincre les doutes et décrisper les esprits, le souverain prend des initiatives qui, en montrant sa volonté de démocratisation, prépareront le terrain à son gouvernement. Au cours de ce mois de juillet, il signe un nouveau décret d'amnistie dont bénéficieront à peu près tous les condamnés politiques, sauf ceux coupables de « crimes de sang » : 400 détenus sur 650 pourront être ainsi libérés. D'autre part, il renonce à son droit (cher à Franco) de « présentation » des évêques, ce qui satisfait grandement le clergé espagnol et encore plus le Saint-Siège, près de qui le ministre des Affaires étrangères se rend le 29 juillet pour négocier la révision du concordat de 1953, bloquée jusque-là par cette prétention franquiste. Enfin, au cours d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, le 25, il s'adresse à la foule en galicien, langue interdite pendant 40 ans, ce qui signifie clairement une (certaine) reconnaissance des particularismes régionaux.