Journal de l'année Édition 1976 1976Éd. 1976

Ce dernier savait en chaque occasion faire prévaloir son ascendant et s'employait à prendre une stature d'homme d'État. Des voyages officiels en Union soviétique et aux États-Unis, en Algérie et en Israël, au Portugal et en Hongrie, une audience accrue dans les délibérations de l'Internationale socialiste (même si l'alliance du PS avec les communistes était déplorée et critiquée par les partis sociaux-démocrates et travaillistes), l'initiative de rapprochements, notamment entre les partis socialistes méditerranéens, et surtout une attentive et constante sympathie pour le socialisme portugais et son leader Mario Soarès tendaient à faire de lui, à l'extérieur, le chef incontesté de l'opposition. À l'intérieur, il ne cessait d'être sur la brèche, tenant maintes réunions aux quatre coins du pays, réagissant à chaque événement, à chaque décision gouvernementale, multipliant sur tous les sujets les conférences, conventions et congrès de son parti. Son image de marque s'améliorait et, malgré le léger avantage donné par les sondages à son interlocuteur, un grand débat comme celui qui l'opposait le 2 mars durant près de deux heures au ministre des Finances, Jean-Pierre Fourcade, achevait de lui donner la physionomie de chef de l'éventuelle majorité du lendemain.

Le grand tournant du PCF

Cette assurance nouvelle du parti socialiste et de son premier secrétaire n'a pas manqué d'agacer les communistes et parfois d'entraîner des réactions irritées de leurs dirigeants. Mais le PCF s'est moins préoccupé des grincements au sein de l'union de la gauche que du grand tournant engagé par le parti lui-même.

On percevait à vrai dire, depuis plusieurs mois déjà, les premiers indices d'une évolution du communisme français, lorsque plusieurs affaires et une cascade de prises de position ont marqué, vers la fin de 1975, une soudaine accélération des changements en cours. Le mathématicien soviétique Pliouchtch, interné dans un asile psychiatrique, avait fait appel aux communistes français pour l'aider à recouvrer la liberté. Après une démarche pressante de la direction du PCF, Moscou décidait soudain de relâcher et d'exiler Pliouchtch, qui s'installait près de Paris.

Cet épisode avait conduit le PCF à critiquer ouvertement le système pénitentiaire, l'internement psychiatrique, les entraves apportées aux libertés en URSS. Or le grand reproche adressé au PC en France, la grande crainte qu'il suscitait dans une partie de l'électorat étant le totalitarisme, il s'était trouvé depuis plusieurs mois déjà conduit à mettre l'accent dans sa propagande sur la liberté et les libertés. C'est donc tout naturellement que, de la défense des libertés en France, il était passé à la critique des restrictions apportées à ces mêmes libertés en URSS.

L'affaire Pliouchtch avait éclaté au moment où le PCF préparait son 22e Congrès national qui devait se réunir à Saint-Ouen du 4 au 8 février. On savait d'autre part que, dans les débats parfois tendus du mouvement communiste, le parti français défendait des positions originales mal admises par Moscou : il maintenait par exemple sa stratégie d'alliance avec le parti socialiste, condamnée par le Kremlin ; il insistait pour obtenir qu'une attaque en règle contre les États-Unis et la RFA figure dans le projet de déclaration commune des PC européens ; il s'indignait des éloges adressés par certains dirigeants de l'Est, le Premier ministre polonais lors de sa visite à Paris en particulier, à la politique française ; enfin il se rapprochait des communistes italiens sur le thème de la défense des libertés, y compris en URSS et à l'Est.

C'est tout cela qui apparaissait peu à peu dans les thèses préparatoires au Congrès, puis dans les rapports et interventions à ces assises. Dès janvier, on savait que Georges Marchais ferait approuver l'abandon de la notion de « dictature du prolétariat », jugée périmée. Le rejet d'une voie d'accès unique au socialisme et d'une stratégie commune à tous les PC, la recherche d'une voie originale, par « l'union du peuple de France » et un élargissement de la démocratie, la condamnation de certains actes « injustifiés » en URSS, l'accent mis sur le rôle d'avant-garde de la classe ouvrière, la critique virulente de la politique du gouvernement face à la crise et à l'atlantisme, tels furent les principaux points développés au Congrès. Chacun d'eux, et tout particulièrement l'abandon du concept de dictature du prolétariat, suscitait des discussions et parfois des contestations passionnées. Un communiste comme le philosophe Louis Althusser s'élevait avec force et publiquement contre cette évolution doctrinale.