Fin juin, tous les éléments sont en place pour l'explosion de la crise. Le gouvernement du général procommuniste Vasco Gonçalves en a ouvert lui-même la première phase en déniant toute signification aux élections à l'Assemblée constituante du 25 avril (qui ont pourtant sanctionné l'écrasante victoire du Parti socialiste et du Parti populaire démocratique. PPD, de tendance social-démocrate). Il est fortement appuyé par les communistes et les groupuscules gauchistes, désavoués par l'électorat, et aussi par les plus radicaux des militaires du Mouvement des forces armées (MFA) qui détiennent le pouvoir.

La tactique de la gauche va s'exercer sur deux plans. Il s'agit, d'une part, de bien faire comprendre aux partis vainqueurs que leur succès ne leur donne aucun droit sur la conduite du pays ; d'autre part, de créer des institutions absolument indépendantes des partis politiques.

Le but de cette politique est la construction d'un « socialisme de masse », animé par le MFA.

Le journal Republica a été confisqué au PS, le 16 mai, par Intersyndicale interposée (Journal de l'année 1974-75). En dépit des protestations, les militaires refusent de se mêler de l'affaire, arguant qu'il s'agit d'un simple conflit du travail. Ils observeront la même neutralité complice lorsque, le 1er juillet, les travailleurs de l'Intersyndicale s'empareront de Radio Renaissance, propriété de la hiérarchie catholique.

Chaque jour, des centaines de gauchistes, accompagnés de soldats brandissant des drapeaux rouges, défilent devant le Parlement, réclamant la dissolution de l'Assemblée constituante et la formation immédiate d'un gouvernement populaire.

Pouvoir contre partis

Parallèlement, le MFA s'efforce de créer en toute hâte des organismes de substitution. Déjà, le Conseil de la révolution domine le gouvernement, et l'Assemblée de 240 officiers et soldats du MFA prime sur l'Assemblée élue. On va susciter des Conseils révolutionnaires dans les quartiers, les entreprises et les régiments.

Volant au-devant des vœux des militaires radicaux, les communistes préconisent un « grand mouvement unitaire de masse ».

Et, le 9 juillet, l'Assemblée générale du MFA approuve la création d'une « Assemblée nationale populaire » pour instaurer un « pouvoir ouvrier » contre le système des partis.

Le lendemain, le PS dénonce cette « manœuvre totalitaire », et Mario Soarès, ministre d'État, ainsi que Francisco Zenha, ministre de la Justice, démissionnent du cabinet, protestant contre la reparution de Republica sous contrôle militaire.

Le signal est donné. Dès le 13 juillet, le nord du Portugal s'insurge contre la prééminence communiste. Et le nord, c'est les deux tiers du Portugal. Les locaux du PC sont mis à sac et incendiés, d'abord à Rio Maïor, puis à Aveiro, Cadaval, Lourinha, Braga, etc.

Mario Soarès prend la parole à Porto, le 18. Triomphe fabuleux dont les échos font trembler Lisbonne. Le 19, précisément, le leader socialiste doit présider un meeting dans la capitale. Saisis de panique, les communistes tentent de dresser des barricades ; les militaires les en empêchent : Lisbonne ne leur est-il pas acquis ? M. Soarès réunit cependant 100 000 personnes qui hurlent : « Fora Vasco. » (« Dehors, Vasco. »)

Seconde phase

Communistes et militaires mesurent soudain les limites de leur popularité. Cette constatation est d'autant plus cruelle que les autres secteurs ne sont guère brillants : guerre civile en Angola, d'où 400 000 pieds-noirs doivent être incessamment rapatriés ; massacres à Timor ; menace de scission aux Açores ; enfin une situation économique catastrophique.

À partir de ce moment-là, on entre dans la seconde phase de la crise, qui devient plus strictement militaire et se déroule autour de la personne de Vasco Gonçalves.

Le 24 juillet, l'assemblée générale du MFA se réunit. Thème du débat : « rétablir la discipline dans l'armée pour la rétablir dans le pays ». Tout de suite, un profond désaccord apparaît entre progressistes, inconditionnels du Premier ministre, et modérés, ébranlés par les derniers événements. Le président Costa Gomes constate : « Si la quasi-totalité du peuple a été avec notre révolution, ce n'est plus vrai aujourd'hui. »