Les revendications des soldats de Karlsruhe sont identiques à celles des recrues de Draguignan, à la différence que deux thèmes apparaissent : libre choix du lieu et de la date d'incorporation, et pas d'incorporation hors des frontières.

Dans plusieurs villes de garnison, des comités de soldats voient le jour et prennent l'apparence de structures syndicales. Des appelés, proches du parti socialiste, diffusent des mots d'ordre. À Nancy, le Mouvement de la jeunesse communiste de France (MJCF) organise un rassemblement auquel participent des recrues en civil. Au défilé du 1er Mai à Paris, des jeunes gens en uniforme sont invités par les centrales ouvrières. Des organisations d'extrême droite condamnent « le climat de subversion qui se développe dans l'armée » et un comité de soutien à l'armée est créé, en février 1975, par un jeune sergent du contingent, Joël Dupuy de Méry.

Le Conseil des ministres du 5 mars 1975 prend une série de mesures destinées, en principe, à venir en aide aux appelés qui se plaignent, d'abord, de leur situation financière. À compter du 1er avril 1975, le prêt du soldat du contingent passe de 75 F à 210 F par mois, soit une rétribution de 7 F par jour ; la solde des appelés gradés (caporal, caporal-chef et sergent) est revalorisée dans des proportions semblables. Le chef de l'État intervient personnellement auprès du ministre des Finances pour que les propositions du ministère de la Défense soient prises en considération. Il est prévu de faire bénéficier chaque appelé du contingent d'un voyage gratuit par mois, quelle que soit la distance entre sa garnison et son domicile, ce qui n'exclut pas le quart de place sur les chemins de fer pour les autres permissions. L'ensemble de ces mesures représente une dépense, pour 1975, de 402 millions de francs et de 485 millions en année pleine, soit environ 1 % du budget militaire total, qui se monte à 43 780 millions en 1975.

Cadres d'active

Pour plus discret qu'il soit, le mécontentement des cadres de carrière, officiers et sous-officiers, n'en éclate pas moins publiquement, avec le rapport particulier sur le moral que rédige le général d'armée Alain de Boissieu, chef d'état-major de l'armée de terre, à l'intention du ministre de la Défense. L'explosion de mai 1968 a disloqué les grandes institutions qui composent la société française, à l'exception des armées, tenues à l'écart de ces ébranlements. Si de nouvelles convulsions politiques et sociales éclataient, l'institution militaire ne serait sans doute plus épargnée. C'est en substance l'analyse faite, en octobre 1974, par le gendre du général de Gaulle.

Dans son rapport (diffusé seulement à quelques exemplaires), le chef d'état-major de l'armée de terre relate toutes ses précédentes suggestions, depuis 1970, sur l'amélioration indispensable du sort moral et matériel des cadres d'activé, et il énumère une série de propositions touchant à l'organisation et aux missions de l'armée de terre. Le général de Boissieu s'interroge sur la dissolution de certaines unités, le réaménagement des commandements territoriaux et opérationnels et sur la révision des missions, afin de mieux les adapter aux moyens financiers des armées.

La révélation de ce document, le 3 décembre 1974, est considérée comme un avertissement du pouvoir militaire au pouvoir civil, destiné à placer le gouvernement devant ses responsabilités, après lui avoir rappelé toutes ses assurances non tenues, et à le mettre en garde contre une éventuelle explosion du corps des officiers et des sous-officiers dont le mécontentement est extrême, selon la propre expression du chef d'état-major de la marine nationale, l'amiral Albert Joire-Noulens.

À peu près au même moment, le général de Boissieu fait savoir au gouvernement qu'il souhaiterait ne pas assurer ses fonctions jusqu'à leur terme. Après sa nomination, par le Conseil des ministres, le 12 février 1975, aux responsabilités de grand chancelier de la Légion d'honneur, il est remplacé au poste de chef d'état-major de l'armée de terre par le général Jean Lagarde.