Mais les banquiers souffrent, eux aussi, de la politique de taux élevés pratiqués par la Banque de France pour lutter contre l'inflation ; en 1972, le taux de base bancaire (le prix auquel les banques prêtent de l'argent) est de 6 à 7 % ; elles empruntent à la même époque sur le marché monétaire à 3,5 %. La marge était donc encore confortable. Mais, au cours du second trimestre de 1973, le taux du marché monétaire, dépassant 8 %, devient supérieur au taux auquel prêtent les banques ; ceci restera vrai jusqu'en octobre 1974. Au cours de cette période, les prêts nouveaux et les prêts anciens consentis à faible taux doivent être refinancés par les banquiers grâce à des ressources achetées sur le marché monétaire à taux plus élevés (jusqu'à 14 % en juin 1974), c'est-à-dire à perte !

Quand ils ont pu être financés ! Car l'argent rare met en difficulté un certain nombre d'établissements réputés solides, dans l'immobilier notamment et dans le leasing (location avec possibilité de vente de biens d'équipement), formule nouvelle frappée de plein fouet par la politique gouvernementale de restriction de crédits.

Pénalités

S'ajoutant à cela les pénalités très lourdes dont ont été frappés les établissements ayant enfreint les règles d'encadrement du crédit (certains établissements nationalisés s'étant là particulièrement distingués) et les pertes enregistrées sur le marché des changes. Celles-ci n'ont pas causé en France de faillite comme celle de la banque Herstatt en Allemagne, ni atteint les proportions de celles qui ont été enregistrées par la filiale de la Lloyds à Lugano ; mais les banquiers français ont là aussi senti passer le vent du boulet. Prudents, ils se sont, à la fin de l'année 1974, largement couverts contre les risques de non-remboursement de leurs crédits de la part de clients industriels rendus fragiles par la crise. Résultat pour la plupart des principaux établissements : des exercices 1974 largement déficitaires ; le Crédit Lyonnais connaît même le premier déficit depuis des lustres. Les établissements petits, moyens et plus spécialisés tirent le mieux leur épingle du jeu. Au total, cela remet en cause la stratégie bancaire des dernières années, fondée sur la recherche de l'effet de masse et sur la diversification.

Heureusement qu'en contrepartie de l'augmentation du prix du pétrole les pays producteurs accumulent des capitaux qui vont tout de suite éveiller l'intérêt des banquiers français. Ceux-ci, en effet, se lancent en grand dans le financement des crédits à l'exportation, qui connaissent un véritable boom ; les emprunts en devises, encouragés par les pouvoirs publics pour rétablir l'équilibre de la balance des paiements, constituent des activités nouvelles et rémunératrices dans lesquelles les banquiers français oublient leurs soucis intérieurs. Mais, là aussi, c'est un nouveau métier qu'il s'agit d'apprendre ; dans la concurrence internationale, la place financière de Paris vient de connaître (un peu grâce aux difficultés de la City de Londres) quelques succès. On lui demandera en 1975 et en 1976 de les confirmer.

Agriculture

Aides massives aux professionnels, pour pallier la chute des cours

Les comptes prévisionnels établis par les Chambres d'agriculture au début de juin 1975 laissaient entrevoir des perspectives inquiétantes pour le revenu brut d'exploitation du secteur agricole.

Pour atteindre la croissance envisagée (+ 12 %), le résultat brut d'exploitation devrait être de 60 milliards de francs en 1975 ; or, compte tenu de l'érosion monétaire (10 % selon l'objectif fixé par le gouvernement), on prévoit un déficit des recettes de l'agriculture de l'ordre de 2 à 3 milliards de francs pour la fin de l'année 1975.

La situation est donc sensiblement la même au début de l'été 1975 qu'elle était au début de l'été 1974 : l'inflation va « dévorer », disait-on, le revenu des agriculteurs. Les organisations professionnelles et syndicales ne se sont pas trompées : selon la Commission des comptes de l'agriculture de la nation, les consommations de biens et de services courants ont enregistré une augmentation de l'ordre de + 23,9 %.