Journal de l'année Édition 1975 1975Éd. 1975

Parallèlement, la législation sur la régulation des naissances est assouplie, la procédure de délivrance des contraceptifs allégée, l'âge limite pour les acquérir abaissé, le remboursement de la pilule pris en charge. Plusieurs textes, en contrepartie, améliorent le régime de protection de la mère et de la famille, réorganisent les allocations postnatales, les indemnités pour frais de garde d'enfants, les aides aux orphelins et aux veuves, etc. Au printemps 1975 enfin, l'assouplissement des lois sur le divorce avec l'acceptation de la séparation par consentement mutuel, l'allégement et l'accélération des procédures, le renforcement des exigences en matière de pensions alimentaires provoquent de nouvelles discussions passionnées et, pour Jean Lecanuet, autour du projet, des débats tendus au Parlement.

D'autres gestes du chef de l'État symbolisent sa volonté de « regarder la France au fond des yeux », selon l'expression qu'il a employée dans sa campagne présidentielle. Ainsi dîne-t-il chaque mois dans une famille française comme les autres, choisie dans les classes moyennes ou populaires, initiative qui suscite beaucoup de curiosité et de commentaires, tantôt ironiques, tantôt favorables. La photo officielle du président le représente en veston et non en habit ; il conduit lui-même sa voiture dans Paris ou pour aller faire du ski à Courchevel ; il va au théâtre, au cinéma, au restaurant comme un simple citoyen, avec sa femme ou l'un de ses enfants. C'est la décontraction, la démythification. Elle s'étend à la famille du chef de l'État, et l'on voit Anne-Aymone Giscard d'Estaing prendre la parole dans une réunion politique, présider les fêtes de Jeanne d'Arc à Orléans, effectuer des voyages quasi officiels à l'étranger.

Symboles encore, et désacralisation : le 14 juillet, pour la fête nationale, le traditionnel défilé militaire se déroule dans les quartiers populaires de la capitale, de la République à la Bastille, et se limite à des troupes à pied. Le 11 novembre, une nouvelle Marseillaise au rythme plus lent suscite des mouvements divers. Le 8 mai enfin, le président annonce que cette trentième commémoration de la victoire de 1945 sera la dernière, et il propose, en signe de réconciliation, une « journée de l'Europe ». Cette initiative est mal accueillie, en particulier par toutes les organisations d'anciens combattants, prisonniers, déportés, résistants, par les gaullistes, par les partis de gauche mais surtout par les communistes.

Quant à la réunion du Conseil des ministres en province ou en grande banlieue, à l'organisation de « week-ends de réflexion » pour le gouvernement, ce sont là des témoignages en faveur de la décentralisation ou de la cohésion de l'équipe ministérielle, mais ils ne suscitent pas grand intérêt.

C'est pourtant une allure, un ton nouveaux, plus dégagés, plus modernes, plus jeunes qui veulent être offerts aux Français, tandis que nombre de choix faits à l'échelon gouvernemental ou politique (à commencer par la nomination d'un Premier ministre tout juste quadragénaire) comme dans les couches supérieures de l'Administration et du domaine public commencent à revêtir l'ampleur et le sens d'une relève. Est-ce la fin du gaullisme ? On en discute à diverses époques assez ardemment. C'est à tout le moins la fin du gaullisme historique et successoral, et si le giscardisme n'est pas encore défini ni vraiment établi, on sent bien qu'une page a été tournée en 1974, que la transition du gaullisme sans de Gaulle est achevée, qu'une période nouvelle a commencé.

La gestion et les réformes

Cependant, ces initiatives et ce type d'action ne touchent guère la vie quotidienne des Français. Amusés ou intrigués, sceptiques ou sympathiques, ils regardent leur président avec quelque étonnement. Folklore, gadgets, alibis pour masquer le conservatisme et donner à peu de frais l'impression, l'illusion, du changement : tel est l'accueil de la gauche syndicale et politique à la plupart des innovations. « Il nous vole notre programme » entend-on dire parfois dans le même camp, dès qu'il s'agit de mesures significatives comme l'abaissement de l'âge de la majorité, la légalisation de l'avortement, l'assouplissement du divorce. Il reste que, bien ou mal reçus, ces changements sont présentés comme de simples préludes aux grandes réformes et de modestes compléments d'une gestion pour temps difficiles.