Pour les mêmes raisons, Crime et châtiment aura été un succès au Théâtre de Paris, où Hossein vient de s'installer. Il pratique une forme d'art populaire sans trop de nuances, violent, rythmé, cinématographique en quelque sorte, et on aurait tort de faire la petite bouche devant ces effets soulignés : ils ne sont jamais veules ni vulgaires, et c'est une réelle passion qui anime cet artiste généreux. On est loin de P. Chéreau, mais il y a plusieurs demeures dans la maison du théâtre et de la culture.

Ce n'est pas précisément l'opinion de Jean-Laurent Cochet, très classique metteur en scène de Feydeau, de Bourdet, mais aussi de Pinter et, cette année, du Hongrois Orkeny, qui a quitté son poste de professeur au Conservatoire en claquant la porte.

Il s'oppose en particulier à l'enseignement de son collègue Antoine Vitez, dont il juge les méthodes scandaleuses, et désastreux les résultats. Le fait est que A. Vitez, surtout quand il traite les classiques, s'éloigne le plus possible de la tradition, mais n'est-ce pas une façon de la retrouver ?

Anticonformisme

Après avoir dépecé Faust, lui aussi, avec toutefois plus de cohérence que K. M. Gruber, il a beaucoup malmené Phèdre dans la représentation qu'il propose au printemps, à Ivry. C'est un spectacle néanmoins fascinant, à mi-chemin de l'oratorio, de la rhapsodie et de l'analyse freudienne.

Si l'on n'y retrouve guère la fameuse musique des vers de Racine, on en découvre une autre, soutenue par les accents d'Aperghis, quelque chose d'étrange et de sauvage, où la violence du poète affleure soudain, comme décapée.

A. Vitez pratique une forme de théâtre ultraculturel, assez éloigné peut-être de ce qui convient aux publics de banlieue auquel il souhaite s'adresser, mais sans doute faut-il dépasser ces distinctions, souvenir d'un certain paternalisme social. En tout cas, exemple et professeur, Antoine Vitez est considéré par toute une génération (celle qui commence à se manifester) comme un maître, sinon le maître.

Déjà, du reste, certains de ses élèves font parler d'eux, notamment Daniel Mesguich. Pas toujours en bien, il faut le reconnaître. Son extravagant Britannicus n'a pas une rigueur d'analyse suffisante pour soutenir le parti de destruction dérisoire qu'il a choisi, mais son Andromaque, assagie, intelligente, inventive et toujours inattendue, nous aura rappelé qu'il compte, qu'il comptera.

Et puisque nous en sommes aux classiques, on ne doit pas oublier non plus les efforts de certains jeunes sociétaires de la Comédie-Française qui essaient d'échapper à la routine : c'est le cas de Jean-Luc Boutté, avec un Misanthrope d'un réalisme nouveau, intéressant, bien qu'un peu excessif dans son souci de vérité historique poussé jusqu'à la crasse et à la caricature, au détriment parfois du comique.

Audace

Autre animateur proche de A. Vitez (celui-ci l'a d'ailleurs hébergé dans son petit théâtre), l'Américain Stuart Seide présente Dommage qu'elle soit une putain, de John Ford, faisant de ce drame élisabéthain très sanglant une extraordinaire cérémonie tragique noir et rouge ; un des grands moments de théâtre de l'année, malheureusement réservé aux happy fews qui ont eu la chance de le vivre en ces lointains quartiers d'Ivry.

Stuart Seide, on s'en souvient peut-être, a été découvert grâce à un Troïlus et Cressida qu'il avait monté à l'École normale.

L'aventure se sera renouvelée pour Jean-Claude Penchenat, autre pensionnaire éphémère de ce lieu privilégié. Son Triomphe de l'amour, à la fois audacieux et désinvolte, sans rien retirer à la perfection aérienne de Marivaux, est un exemple idéal de ce que le théâtre moderne peut tirer de l'ancien. J.-C. Penchenat, il est vrai, a trouvé en Louise Maillard une interprète hors de pair, qui sait garder dans la convention du travesti un charme féminin merveilleusement équivoque.

Dans le même esprit (mais avec des moyens tout différents, d'un romantisme souligné), Jean-Pierre Bisson rend aux Caprices de Marianne une jeunesse très contemporaine, au prix de quelques modifications de son cru. En dépit de ces coupures et bouleversements, Musset n'y perd rien, car un public neuf, d'abord plus attiré par J.-P. Bisson que par l'auteur, a découvert ainsi un grand frère du xixe siècle, qui vivait déjà intensément les mêmes angoisses, les mêmes passions, les mêmes révoltes dans un monde tristement terre-à-terre.

Symbolisme

Parmi les artistes qui s'efforcent de servir les œuvres du passé avec des moyens d'aujourd'hui, on ne peut pas oublier non plus Henri Ronse, qui s'est installé au théâtre Cyrano. Il y reprend (après l'avoir créé au Petit Odéon pour le cycle Corneille) une Rodogune baroque, sauvage, dorée, où Josette Boulva impose l'étrangeté frémissante de cette Médée féroce, presque racinienne. Il a également présenté Les aveugles de Maeterlinck, d'un symbolisme qu'on aurait pu croire démodé à jamais, alors qu'il revient au contraire à la mode, ainsi que Jules Laforgue, dont Francis Huster a ressuscité le Hamlet, et d'autres mineurs, comme Wedekind, plusieurs fois joué cette saison. On aura surtout remarqué l'admirable mise en scène de sa Danse macabre, où Bruno Bayen a trouvé un excellent prétexte à exercer le raffinement (et la sophistication) de sa virtuosité, alors que La mort de Danton, de Büchner, l'a moins bien inspiré.