Journal de l'année Édition 1975 1975Éd. 1975

C'est pourquoi le gouvernement français a mis du temps à prendre des mesures de relance de l'activité. Certes, il a été surpris par l'effondrement de la production industrielle au deuxième semestre de 1974. Plusieurs phénomènes sont venus accentuer la tendance mondiale, qui constitue l'explication principale de ce qui s'est passé en France depuis deux ans. Tout d'abord, le plan d'austérité de juin 1974 s'est révélé efficace, notamment en tarissant les possibilités de crédit pour les entreprises. Les faillites ont fait un bond en avant. Il a même fallu mettre en place, dans les départements, des cellules restreintes regroupant plusieurs administrations (appelées « infirmeries économiques ») pour soigner les entreprises les plus malades : par exemple en leur accordant des délais de paiement pour leurs impôts ou leurs cotisations de Sécurité sociale. En outre, devant la flambée des prix de fin 1973-début 1974, tout le monde avait constitué des stocks, aussi bien dans le commerce qu'à la production, ce qui avait entretenu artificiellement le niveau d'activité. Cela devait s'arrêter un jour. Enfin, la grève de plusieurs semaines dans les postes, à l'automne 1974, a freiné l'activité et, plus encore, affecté le moral des chefs d'entreprise.

Salaires

Si bien que l'économie française a fini l'année 1974 beaucoup plus mal qu'elle ne l'avait commencée. La croissance de la production intérieure n'a été que de 3,5 %, contre 6 % en moyenne les années précédentes. La chute est particulièrement nette pour les investissements des entreprises, qui n'ont progressé que d'un peu plus de 2 %, contre 5,6 % en 1973. Le niveau de vie des Français, par tête, a encore augmenté d'un peu plus de 3 %, car les revenus ont beaucoup progressé dans la première partie de l'année. Mais cela aussi va en décroissant. Si l'on considère la hausse des salaires horaires, on constate qu'elle est passée de 5,1 % au premier trimestre 1974 à 6,1 % (record depuis 1968) au 2e trimestre, 3,9 % au 3e trimestre, 3,8 % au 4e trimestre et 3,7 % au premier trimestre 1975. Le gouvernement a donc atteint un de ses objectifs inavoués : casser la hausse des salaires. Car, selon les pouvoirs publics, celle-ci était devenue le principal moteur de l'inflation depuis que les matières premières n'augmentaient plus.

Seulement le gouvernement n'avait pas prévu que cette douche froide sur l'économie française allait avoir des conséquences aussi importantes sur l'emploi. Le nombre de chômeurs, calculé d'après le nombre de demandes d'emploi non satisfaites enregistrées dans les agences de l'emploi, qui était resté autour de 450 000 jusqu'aux vacances de 1974 (après correction des variations saisonnières), a bondi à la rentrée : 500 000 en septembre, 700 000 en janvier 1975, 800 000 en avril ; et tout le monde pense, à la veille des vacances de 1975, que le million de chômeurs ne peut plus être évité. À cela s'ajoutent plusieurs centaines de milliers de salariés en chômage partiel, c'est-à-dire travaillant moins de quarante heures par semaine.

Emploi

Les conséquences sur l'activité sont doubles : d'une part, la réduction de l'emploi affecte la masse des salaires distribués et, donc, le pouvoir d'achat disponible (et cela malgré le vote, fin 1974, de la loi prévoyant l'indemnisation à 90 % du chômage, loi très partiellement appliquée ; d'autre part, la crainte du chômage déclenche chez les Français une forte propension à épargner. Les dépôts dans les caisses d'épargne augmentent brutalement (les excédents de dépôts progressent de plus de moitié au début de 1975), réduisant l'argent disponible pour la consommation.

Ainsi s'enclenche un mécanisme dépressif : la baisse de la production réduit l'emploi, ce qui freine la consommation et, par là, pèse à nouveau sur la production. En l'espace de sept mois, de l'été 1974 au printemps 1975, la production industrielle baisse de 13 % ! Comme on n'avait jamais vu cela en France depuis la guerre, le gouvernement n'y croit pas tout de suite. En outre, il est surpris de constater dans l'opinion publique une résignation plus grande que prévu à l'accroissement du chômage. En réalité, cela tient au fait que ce sont principalement les femmes et les jeunes qui ne trouvent pas d'emploi. Les pères de famille sont encore relativement épargnés. Le chômage présente, en outre, pour les pouvoirs publics, l'avantage de freiner les actions revendicatives des syndicats. Ceux-ci ont du mal à mobiliser leurs troupes. Lorsqu'ils déclenchent un mouvement, ils ont de la peine à aboutir, comme aux PTT, chez Renault ou à Usinor, où les grèves se soldent par des demi-échecs.