Journal de l'année Édition 1975 1975Éd. 1975

C'est déjà un miracle que la liberté des échanges commerciaux ait pu être préservée dans ces conditions. Elle ne le sera plus très longtemps si ces oscillations monétaires se poursuivent, avec le chômage en plus.

Car la baisse du dollar et de la livre sterling signifie, en termes économiques, que les produits américains et anglais sont moins coûteux sur le marché mondial. C'est ainsi que les Allemands ont perdu le marché de l'automobile aux États-Unis, où Volkswagen envisage de construire une usine pour bénéficier du coût moindre de la main-d'œuvre américaine par rapport à la main-d'œuvre allemande ! De même, les fabricants de chaussures français ont perdu le marché américain tandis que des entreprises de la construction électrique perdaient le marché anglais, pour la même raison.

Les nouveaux cours du change n'ont plus, en effet, de véritable signification économique. Avec un dollar à New York, on achète plus de choses qu'avec 4 francs à Paris. Calculé à ces nouveaux taux, le revenu moyen du Français serait aujourd'hui égal à celui de l'Américain... Signes évidents que le dollar n'est pas à sa vraie valeur.

Dans ces conditions, tout se passe comme si les Américains exportaient une partie de leur chômage en Europe, par l'intermédiaire d'une dévaluation de combat du dollar. La crise économique, née de l'inflation et de la crise pétrolière, s'alimente donc à la crise monétaire internationale.

Franc fort

On comprend mieux pourquoi la France s'est efforcée pendant toute cette période de convaincre ses partenaires de revenir à une parité fixe entre les monnaies et à reconstruire un système monétaire viable. En vain. Elle-même, a tenté de donner l'exemple en mettant fin au flottement du franc par rapport au mark et aux autres monnaies européennes liées à celui-ci dans ce qu'on appelle le serpent monétaire européen. C'est le 9 mai 1975 que Giscard d'Estaing annonce cette décision pour célébrer le 25e anniversaire du plan Schuman (le pool charbon-acier), qui avait donné naissance à la Communauté européenne. Le franc était sorti du serpent au début de 1974 lorsqu'on craignait une hémorragie de devises, suite à la crise du pétrole. Mais, finalement, les choses se sont mieux passées que prévu sur ce plan.

Certes, la hausse du pétrole a coûté 35 milliards de francs à l'économie française en 1974. Les échanges extérieurs ont enregistré, en conséquence, un déficit de l'ordre de 30 milliards de francs, qui a été payé grâce à des emprunts à l'extérieur. En réalité nous avons réemprunté, par des voies diverses, aux producteurs de pétrole les dollars que nous leur avions cédés pour payer l'or noir. Opération qui n'est pas blanche puisque, désormais (et sans doute pour longtemps), nous sommes endettés.

Toutefois, la politique gouvernementale devait enregistrer un succès en rétablissant, dans le courant de 1974-75, l'équilibre des échanges de marchandises. Encore faut-il ne pas se tromper dans l'interprétation du phénomène. Ce n'est pas en conquérant de nouveaux marchés à l'étranger que nous avons équilibré nos comptes. C'est en réduisant fortement nos achats. En effet, de juin 1974 à juin 1975, nos exportations sont restées pratiquement au même niveau, alors que dans le même temps nos importations ont diminué de 15 à 20 %. Là encore, la contrepartie de cette réussite s'inscrit dans les courbes du chômage. Et l'on peut toujours craindre qu'au moment de la reprise économique le déficit extérieur réapparaisse. De ce point de vue, on ne sera rassuré sur la solidité du franc que le jour où notre monnaie aura résisté au baptême du feu de la reprise de l'expansion.

Relance

Cela dépend en grande partie de ce qui se passera sur les prix. Là encore, le ministre des Finances a obtenu certains succès en ramenant la hausse des prix au-dessous de 1 % par mois durant le premier trimestre de 1975 (0,9 % en moyenne). Mais il semblait plus mal parti pour atteindre le niveau de 0,6 % par mois qu'il espérait pour l'été et l'automne. Or, J.-P. Fourcade doit absolument gagner la bataille des prix s'il veut ne pas ridiculiser la France en refaisant sortir le franc du club des monnaies fortes quelques mois seulement après y être rentré. En liant le franc au mark, il contraint la France à avoir une politique économique aussi rigoureuse que l'Allemagne, afin de ne plus avoir (comme ce fut le cas dans le passé) une hausse des prix deux fois plus élevée en France qu'en Allemagne.