Le coup d'État se déroule en une demi-journée, sans effusion de sang. Dans la soirée, le président du Conseil, Caetano, qui s'était réfugié dans une caserne de la capitale, demande à rencontrer le général de Spinola pour transmettre le pouvoir « afin qu'il ne tombe pas dans la rue ».

Capitaines

Tout d'abord, le général fait savoir qu'il n'a aucune responsabilité dans le putsch. Puis il finit par accepter de participer à cette étrange cérémonie sous la pression des capitaines, véritables auteurs du golpe.

Ainsi s'achève le processus de révolte des centurions, née en Afrique où ceux-ci menaient depuis quatorze ans une guerre coloniale épuisante et dans laquelle s'est finalement englouti le régime salazariste mis en place il y a quarante-huit ans.

En métropole, le système accusait son usure ; il semblait dans l'incapacité de surmonter les difficultés économiques qui se manifestaient par une inflation galopante : plus de 20 % en 1973, selon l'OCDE. Au cours du premier trimestre 1974, les prix ont augmenté de 10 %. Les denrées alimentaires indispensables, produites au Portugal, comme le riz, le sucre, l'huile d'olive, atteignaient des prix vertigineux.

Avec l'un des plus bas revenus par tête en Europe, le gouvernement poursuivait une politique économique anachronique d'exportation de travailleurs (750 000 émigrés portugais en France) et d'importation de touristes qui lui procurent ses principales sources de devises.

Abstentions

La population était profondément mécontente, mais elle n'osait s'exprimer, terrorisée qu'elle était par la police politique, la trop fameuse Pide-DGS. Elle n'a eu guère davantage l'occasion de se manifester au moment des élections législatives du 28 octobre 1973 ; les candidats d'opposition se sont retirés juste avant le scrutin pour protester contre les tracasseries dont ils étaient l'objet et les obstacles dressés devant eux au cours de la campagne. C'est ainsi que les 150 représentants du parti gouvernemental d'Action populaire ont tous été élus. Mais 32 % des électeurs se sont abstenus.

En dépit des difficultés économiques et du marasme politique, le Portugal poursuivait dans ses colonies africaines (Guinée-Bissau, Angola, Mozambique) une guerre qui absorbait 40 % du budget annuel. Deux cent mille soldats se battaient en permanence. Dix mille ont été tués depuis le début des conflits.

Les jeunes officiers étaient conscients du fait qu'ils ne pourraient remporter la victoire. Déjà la Guinée-Bissau, qui s'était proclamée indépendante en novembre 1973, était reconnue comme État par 97 gouvernements, membres de l'ONU. Mis au ban des nations, le Portugal était abandonné par ses meilleurs amis. Plus de 100 000 jeunes gens étaient portés déserteurs.

Bombe

De plus, ces officiers ont à formuler de nombreuses revendications professionnelles qui vont les conduire à se rassembler. C'est ainsi que naît, en juillet 1973, le mouvement des capitaines. De la revendication professionnelle à la revendication institutionnelle il n'y a qu'un pas, qui sera franchi le 17 janvier 1974, lorsque, à Beira (Mozambique), la population blanche organise une manifestation antimilitariste à la suite du massacre d'une famille par les rebelles. Les capitaines répliquent : « Nous ne voulons pas être les boucs émissaires de la politique du gouvernement. »

Le moment déterminant de la crise intervient le 22 février, lors de la parution du livre du général de Spinola Le Portugal et le futur. Une véritable bombe.

Le scandale réside autant dans le contenu de l'ouvrage que dans la personnalité de l'auteur. L'auteur ? Le général Antonio de Spinola est un héros ; il a régné quatre ans sur la Guinée-Bissau en guerre, cumulant les charges de commandant en chef et de gouverneur. À son retour en métropole, en décembre 1973, le gouvernement lui a décerné la plus haute décoration portugaise : l'ordre de la Tour et de l'Épée avec palme. En outre, on a créé pour lui un poste spécial, celui de chef d'état-major adjoint.

C'est cet homme de 63 ans, chargé de gloire et d'honneur, qui, dans son livre, fait le bilan de son expérience.